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Socialement petit-bourgeois ; politiquement socialiste : Jean Jaurès

Article paru dans Mémoire active

dimanche 16 mai 2010, par Jean-Pierre Combe

- Jean Jaurès est né dans une famille petite-bourgeoise : son père était un négociant ruiné, exploitant un domaine agricole de six hectares : c’est un oncle maternel qui a payé pour ses études au lycée, lui permettant d’être reçu bachelier en 1878, puis premier à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm, dont il est sorti agrégé de philosophie.

Du point de vue de la biographie

- D’abord professeur de philosophie au lycée Lapérouse d’Albi, il devient maître de conférences à la Faculté des Lettres de Toulouse, en 1882, où il prépare ses thèses pour le doctorat ès lettres.
- En même temps, il s’active en politique sur le plan municipal, avec l’étiquette radical- socialiste. Il est élu député en 1885, mais n’est pas réélu en 1889.
- Il reprend son enseignement, soutient avec succès ses thèses en 1892 : sa thèse principale s’intitule De la réalité du monde sensible, et sa deuxième thèse, rédigée en latin selon un ancien usage, Des origines du socialisme allemand chez Lüther, Kant, Fichte et Hegel : ces thèses indiquent sans ambigüité que l’intérêt de Jaurès pour le socialisme le pousse à approfondir les idées, les concepts, leurs mouvements, jusqu’à toucher à la connaissance elle-même, aux mouvements de pensée dont Marx a montré la nécessité de les intégrer dans le matérialisme ; Jaurès engageait tout son être dans ce travail philosophique ; sa vie, et notamment sa mort, le confirmera.
- En 1892, le patron de la mine de Carmaux, marquis de Solages-Calvignac, licencie un ouvrier de la mine coupable à ses yeux d’exercer un mandat municipal (aujourd’hui, nous avons réussi à inscrire dans les lois de notre pays le droit pour les ouvriers d’être élus et d’exercer le mandat pour lequel ils ont été élus ; si le patronat capitaliste semble s’y plier, il s’efforce en réalité toujours de maintenir en vigueur la thèse du marquis de la mine de Carmaux : il place des obstacles d’argent, aussi haut qu’il les estime nécessaires, devant les salariés, afin de leur interdire l’exercice des mandats d’élus du peuple !).
- Les mineurs se mettent en grève pour défendre leur maire. Le gouvernement envoie l’armée pour « rétablir l’ordre ».
- Jaurès soutient activement la grève, observe la réalité de la lutte des classes, prend connaissance du sens que les ouvriers donnent au mot socialisme, et prend le parti du socialisme dans ce sens précis : seule, la révolution qui expropriera les actionnaires capitalistes peut assurer la dignité de vivre aux ouvriers. Lorsque cette grève se termine, Jean Jaurès est devenu un militant du socialisme : le patron-marquis ayant démissionné de son siège de député, les mineurs présentent Jaurès comme leur candidat : il est élu le 8 janvier 1893 sous l’étiquette « socialiste indépendant » ; à la Chambre, il défend les ouvriers avec constance et conséquence, soutenant entre autres la création de la verrerie ouvrière d’Albi, celle de la cave coopérative des « Vignerons libres de Maraussan ». Aux élections de 1898, le marquis de Solages est réélu.
- L’affaire Dreyfus conduit Jaurès à démontrer que la revendication humaine du principe de justice participe du socialisme.
- En 1895 et en 1900, deux importantes controverses entre socialistes ont lieu : la première oppose Paul Lafargue à Jean Jaurès sur le sujet du matérialisme en histoire (lisez ces deux discours : Conférence de Jean Jaurès et Réponse de Paul Lafargue), et l’autre oppose Jules Guesde à Jean Jaurès sur le sujet de la méthode politique du parti socialiste (lisez aussi Discours de Jean Jaurès et Discours de Jules Guesde). La lecture attentive de ces quatre textes ne me semble pas confirmer que l’on doive considérer Jean Jaurès comme un réformiste : il fixe pour objectif à son action politique l’expropriation du capital et l’abolition du capitalisme que doit réaliser la socialisation de la propriété des entreprises ; quant à son action quotidienne, elle ne tendait pas à détourner les travailleurs de cet objectif.
- Très conscient des synergies qui unissent le socialisme à la revendication de droits de vivre égaux pour tous les êtres humains, et du caractère fédérateur de cette revendication, Jaurès consacre une activité intense à réunir les socialistes en un seul parti : il obtient en 1902 la fusion du groupe des Socialistes indépendants avec la Fédération des Travailleurs socialistes de France et avec le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire en un Parti socialiste français ; l’Internationale ouvrière ajoute alors sa pression pour que ce parti fusionne avec le Parti socialiste de France (lui-même formé en 1902 par fusion du Parti ouvrier français avec le Parti socialiste révolutionnaire et avec l’Alliance communiste révolutionnaire) et forme le Parti socialiste français Section française de l’Internationale ouvrière, ce qui a lieu en 1905 : ce nouveau parti est internationaliste, reconnaît la réalité de la lutte des classes, refuse son soutien aux gouvernements bourgeois et participe aux processus représentatifs de la démocratie ; Jean Jaurès et Jules Guesde le dirigent ensemble. Pendant les dix dernières années de sa vie, Jean Jaurès combat le colonialisme et la montée de la guerre, avec force et avec une telle cohérence de raisonnement que la bourgeoisie comprend qu’elle ne pourra jamais l’acheter : Jaurès est assassiné le 31 juillet 1914, par le premier coup de feu de la guerre qui commence : la bourgeoisie elle-même considérait Jean Jaurès comme un dangereux révolutionnaire.

Du point de vue de la logique

- De Jaurès, il faut retenir les qualités dont il a fait preuve, et l’évolution que ces qualités ont déterminée :
- sur le plan moral, Jaurès était rigoureusement conséquent avec lui-même ; sur le plan philosophique, il a très tôt fait siennes les Lumières des dix-septième et dix-huitième siècles : au plus profond et au plus actif de ses principes politiques, il y avait l’égalité de chacune et de chacun en droits de vivre, la fidélité aux Lumières philosophiques et à l’œuvre progressiste de la Révolution de 1789-1794, et une conscience exigeante d’être humain qui fondait une volonté farouche de dénoncer les fauteurs de guerre, de combattre le recours à la guerre et de ne jamais renoncer à montrer que le mouvement politique de la société socialiste est pacifiste.
- Par son éducation et par l’orientation qu’il a donnée à ses études et par la morale qu’il s’était faite, Jaurès tenait d’abord de la philosophie reçue en France comme « républicaine » ; par la suite, il a maintes fois reconnu lui-même que chaque lutte ouvrière, chaque lutte socialiste auxquelles il participait le rapprochait du socialisme scientifique, sans jamais lui faire renier ses premières convictions démocratiques et républicaines.
- C’est en effet son rigoureux respect de ses principes qui transformait chaque instant de sa vie politique et chaque événement de la vie sociale dont il était témoin en autant de moments d’observation, de réflexion et de recherche intenses : les raisons qu’il a trouvées dans ces évènements le rapprochaient du socialisme scientifique, étape par étape ; la dernière étape fut de prendre le parti du pacifisme révolutionnaire défini au congrès de Bâle de l’Internationale ouvrière ; c’est ce même parti que prirent les « Internationalistes » qui refusaient de renoncer aux résolutions de l’Internationale ouvrière, tels que Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, Klara Zetkin, Lénine et les Bolchéviks.
- Socialement donc, Jaurès était un petit-bourgeois dont le père avait été ruiné : simplement pour vivre, il savait dès l’enfance qu’il n’aurait jamais d’autre ressource que la force de ses bras, sa culture et son intelligence : d’en avoir conscience l’a déterminé à s’appliquer avec soin aux études lycéennes et universitaires ; d’autres petits-bourgeois le faisaient aussi ; ensuite, il s’est donné une tâche que peu de petits-bourgeois ont entreprise : il s’est attaché à rendre la voie des études accessible aux enfants du peuple.
- C’est la même logique qui a bientôt attiré sa sympathie vers la grève des mineurs de Carmaux, et qui lui a fait prendre conscience de ce que la simple équité exigeait que l’on fasse droit à leurs revendications : cette prise de conscience est la cause de sa prise de parti socialiste.
- Nous devons, nous, prendre conscience de ce qu’aux temps de Jaurès, il n’était pas possible d’être socialiste sans être révolutionnaire : les ouvriers de nos villes, de nos champs et de nos forêts, même s’ils le disaient eux-mêmes avec d’autres mots, savaient parfaitement que les règles de la propriété appliquées aux capitaux sont en contradiction antagonique avec la démocratie, du simple fait qu’elles donnent concrètement aux propriétaires du capital l’exclusivité du pouvoir politique, leur donnant jusqu’au droit d’affamer les travailleurs, jusqu’au pouvoir de leur refuser le droit d’aimer, le droit de vivre en bonne santé, le droit de donner à leurs enfants l’éducation à laquelle ils ont droit.
- La revendication du socialisme s’est formée dans le peuple de France comme la revendication politique de briser ce pouvoir dictatorial, d’ailleurs illégitime, qu’exerce concrètement la grande bourgeoisie capitaliste ; dès son origine, le contenu concret, décisif, de la revendication du socialisme était de mettre fin à la propriété privée des capitaux et à l’appropriation privée du profit : ce contenu était réellement une extension aux capitaux industriels, commerciaux et financiers de la revendication que formulait Babeuf de nationaliser, ou socialiser, la propriété de la terre (qui, à l’époque de Babeuf, n’avait pas encore été séparée de la propriété minière).
- Le réformisme en réalité, n’a pas son origine dans la classe ouvrière, ni même dans le mouvement de revendication socialiste : il a été pensé pendant le second empire par les grands patrons dont les uns se couvraient de paternalisme, aidés par l’Eglise intégriste romaine, et dont les autres s’affichaient philanthropes, ainsi que par de hauts fonctionnaires de l’Etat : selon ces grands bourgeois avides d’une autorité que nul ne contesterait, « il serait possible de satisfaire les revendications ouvrières sans rien modifier à la propriété du capital ni à l’appropriation du profit ». Sous la troisième République, certains réformistes se sont présentés comme socialistes : se disant socialiste indépendant, Millerand a accepté de devenir ministre, puis a quitté l’étiquette socialiste ; d’autres sont devenus et restés membres de la direction du PS-SFIO : ce sont eux qui ont pris la direction de ce parti après la mort de Jaurès et la mobilisation de la quasi totalité des militants socialistes ouvriers : les dirigeant réformistes ont alors fait taire au sein de ce parti toute opinion contraire à la leur et l’ont enlisé dans le marais de la politique réactionnaire dite d’« Union sacrée ».
- Toute sa vie, Jaurès a lutté pour que chacun, et en particulier les ouvriers et leurs familles, accède au droit concret de vivre dignement : aussitôt qu’il s’est heurté à la véritable politique concrète des capitalistes, il a reconnu leur malfaisance, et pris le parti d’y mettre fin : c’est le parti du socialisme, le parti de la révolution, dont il ne s’est jamais dessaisi.
- On le voit, Jean Jaurès était un révolutionnaire, comme l’était Jules Guesde en même temps que lui, et aussi longtemps que Jaurès a vécu.

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