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Note de lecture

histoire et critique d’une légende noire

Domenico Losurdo, editions Aden, janvier 2011

lundi 12 septembre 2011, par Jean-Pierre Combe

- Ce livre est important, non par son volume (il compte cinq cent pages) mais par son propos, que l’on lira assez facilement.
- Son titre l’indique : il n’étudie pas le personnage historique que fut Staline, ni son œuvre : on n’y trouvera donc pas son portrait véridique.

- A propos de l’œuvre de Staline, Domenico Losurdo écrit comme la plupart des auteurs publiés à l’ouest de l’Europe, en termes de « crimes », de « crimes horribles », d’« horreur ».
- Le sujet de ce livre, c’est la légende noire au moyen de laquelle la réaction, c’est-à-dire la contre-révolution, représente Staline.
- Domenico Losurdo est marxiste ; traitant d’un sujet dont le contexte est politique, il se rapporte d’abord à l’histoire : il rappelle ce que fut vraiment, durant un siècle et demi au moins, la politique dans le pays soviétique avant Staline et dans l’empire russe avant la révolution de 1917 ; ce rappel met en évidence l’absurdité du présupposé de la légende noire, selon lequel il n’y aurait eu aucune influence, aucun effet des décennies précédentes dans la révolution russe ni dans la vie politique du pays des Soviets.
- Sans insister sur cette évidence, Domenico Losurdo montre d’abord que la légende noire est une légende fondée sur des textes rédigés entre les deux guerres par des ennemis de l’URSS, russes blancs, nazis, fascistes, agents des services secrets des USA, ou par des ennemis du gouvernement soviétique, dont le chef de file fut Trotski, et dont le cours commence lorsque finit la seconde guerre mondiale.
- L’auteur fait alors l’histoire détaillée du développement de cette légende, en attirant notre attention sur la faiblesse des arguments dont elle est étayée, et sur les retournements et les incohérences qui la caractérisent.
- L’accusation d’antisémitisme lancée contre Staline est le seul point sur lequel il fait œuvre d’historien : rappeler l’accusation contraire lancée et longtemps entretenue contre lui d’être « chef du complot judéo-bolchévique et serviteur de la juiverie internationale » ne lui suffit pas ; il rappelle encore qui étaient ceux qui travaillaient avec Staline, quotidiennement dans son équipe, quelle place les juifs occupaient dans les commandements de l’Armée rouge ; il cite quelques-uns de ses discours importants et rappelle quelques axes de la politique de l’URSS qui étaient essentiels lorsque Staline était secrétaire général du PCUS : il développe en vérité la preuve historique que ni le gouvernement du pays des Soviets, ni celui de l’URSS, ni Staline lui-même n’étaient antisémites.
- On le voit : Domenico Losurdo démonte la légende noire : grâce à ce démontage, nous discernons un peu mieux la silhouette, seulement la silhouette, de Staline. En fait, je lis dans ce livre un rappel impérieux fait aux historiens que leur devoir est de renier toutes les légendes, et qu’en l’occurrence, ce devoir exige d’eux qu’ils renient activement la légende noire de Staline, afin de faire enfin véritablement leur travail, qui est de critiquer tous les documents réels laissés par les évènements réels.
- Un bémol pourtant : le chapitre de conclusion me déçoit ; au bout du développement de Domenico Losurdo, un lecteur influencé par l’idéalisme qui nous domine pourrait croire y avoir lu une histoire des idées qui transcenderait l’histoire des sociétés réelles ! J’attendais du philosophe matérialiste qu’il rappelle le rapport essentiel établi entre le mouvement des idées et le cours réel de la vie des femmes et des hommes : les idées en effet n’existent pas en dehors de la pensée des femmes et des hommes réels ; pour dire si et quand sont vraies ou fausses les représentations idéelles (les systèmes d’idées par lesquelles les humains tentent de représenter les sociétés ou les évènements de la vie), il faut les confronter avec le cours réel de la vie humaine. Les idées n’ont pas de développement réel indépendamment de la vie réelle des femmes et des hommes. Cette constatation fonde le matérialisme aussi bien en idéologie qu’en histoire : il aurait été important que Domenico Losurdo la rappelle.
- La postface, écrite par Luciano Canfora, est encore plus faible : son rappel de l’histoire de l’URSS avant son effondrement laisse des lacunes qui constituent des erreurs méthodiques. Deux omissions sont particulièrement graves : Canfora ne dit pas un mot de l’intervention populaire des citoyens soviétiques dans l’industrialisation du pays et dans la guerre elle-même, et ne dit rien non plus de la contradiction qui éclate entre le vote majoritaire des citoyens de toute l’URSS pour maintenir la fédération soviétique et l’immobilité de ces mêmes citoyens soviétiques devant l’intervention des gouvernants qui ont dissout, détruit l’URSS en violation du mandat qu’ils avaient reçu, ni de cette violation elle-même.
- Cela étant, l’apport du livre de Domenico Losurdo est important : nous y trouverons des indications précises sur les schémas d’élaboration, de mise en place et de diffusion des idées, des légendes réactionnaires que la contre-révolution oppose aux révolutions, pas seulement dans l’ancien empire russe, pour les stopper. Ces indications nous sont nécessaires pour combattre et détruire ces légendes, pour rendre ainsi au communisme sa place dans la lutte idéologique.
- C’est important en effet, car les hommes des trusts qui encadrent quasiment toute l’édition en France imposent à quiconque veut publier un texte de politique ou de philosophie de faire allégeance à cette légende noire.
- Je recommande à tous les communistes qui n’ont pas renoncé au communisme de lire ce livre !

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