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Jean Jaurès, du colonialisme à l’anticolonialisme

samedi 8 septembre 2012, par Jean-Pierre Combe

- Jean Jaurès est né le 3 juin 1859 à Castres, département du Tarn ; peu d’années s’étaient écoulées depuis que la grande bourgeoisie française, ayant fait fusiller la Seconde République en juin 1848 par le général Cavaignac, l’ayant longuement achevée en appliquant au mouvement républicain une répression qui fit d’innombrables morts par toute la France, porta au pouvoir Louis-Napoléon Bonaparte, un neveu de Napoléon « premier ».

- Le coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte fut longuement dénoncé par Victor Hugo dans son Histoire d’un Crime, et analysé par Karl Marx dans Le Dix-huit brumaire de Louis Bonaparte.
- Le père de Jean Jaurès était un commerçant ruiné, qui exploitait une propriété agricole de six hectares ; seule l’aide de son oncle maternel lui permit, ainsi qu’à son frère, de faire de très bonnes études secondaires et supérieures.
- Jean Jaurès devint bachelier ; il fut reçu à l’Ecole normale supérieure (rue d’Ulm à Paris) , puis à l’agrégation de philosophie.
- Au début de sa vie professionnelle, Jaurès adhérait à la théorie selon laquelle l’humanité étant divisée en races inégalement civilisées, la France aurait le devoir d’aider à progresser les nations moins civilisées ; l’abondante promotion de cette théorie par la bourgeoisie pendant les gouvernements du Directoire, du Consulat, de l’Empire, puis des deux Restaurations et du second Empire, avait réussi à faire oublier les orientations qui avaient été celles de la Révolution et de la première République.
- Mais la participation active de Jean Jaurès à la vie politique le confronta bientôt aux luttes de classes de Carmaux : l’analyse qu’il fit de ces luttes le conduisit à y prendre le parti ouvrier, puis à constater qu’il était devenu socialiste.
- En 1895, invité par son ami Viviani, il se rend à Sidi-bel-Abbès, en Algérie ; il constate la misère du peuple algérien ; il reconnaît alors que cette misère ne résulte pas d’une infériorité inhérente à l’identité ou à la civilisation algériennes, mais du mouvement économique et politique propre au colonialisme : c’est alors qu’il entreprend de lutter contre le colonialisme ; il en vient à écrire : Nous avons été les tuteurs infidèles du peuple arabe ; pour Jaurès, il n’y a pas de solution sans la reconnaissance au membres du peuple arabe des mêmes droits qu’aux citoyens français, et la reconnaissance de ces hommes comme citoyens français .
- La crise franco-allemande éclatant alors à propos du Maroc lui montrait le lien profond, indissoluble, qui unit capitalisme, colonialisme et emploi de la force et de la guerre comme moyens banaux de la politique : tout cela lui fit poursuivre son évolution, en dénonçant le capitalisme comme un régime politico-économique porteur de guerre (...comme la nuée porte l’orage).
- Il publie en 1910 l’une de ses œuvres majeures, L’Armée nouvelle : dans cette œuvre, il confirme l’essence même de son pacifisme en même temps que de son anticolonialisme : page 64 de l’édition publiée au 2è trimestre 1977 par les Éditions sociales, nous pouvons lire :
-  Des passions d’orgueil, de nationalisme superbe et conquérant corrompirent dès le début, à quelque degré, le noble enthousiasme de l’indépendance nationale et de l’universelle liberté humaine. C’est le malheur de la force que, même au service du droit, elle s’enivre d’elle-même et, de moyen qu’elle est, elle devient elle-même sa propre fin (...). Le journal même du sage et généreux Condorcet, commentant les premiers évènements de la guerre de Hollande et la prise de Gertruydenberg où l’armée du grand roi avait échoué, disait : « Les patriotes ont vengé la défaite de Louis 14 ».
-  (...) Donner la liberté au monde par la force est une étrange entreprise pleine de chances mauvaises : en la donnant, on la retire. Et les peuples gardent rancune du don brutal qui les humilie. (...).
-  Robespierre l’avait pressenti ; il l’avait annoncé lorsque seul, aux Jacobins, il luttait avec une obstination héroïque contre le parti de la guerre, contre l’entraînement belliqueux du peuple que son besoin d’action révolutionnaire poussait aux grandes aventures (...). Il prédisait aux hommes impatients d’aller à la liberté par le chemin hasardeux de la guerre, les convulsions contre-révolutionnaires qui sortiraient sans doute de la défaite, la dictature militaire qui sortirait de la victoire (...). Il criait aux exaltés cette magnifique parole : « Ce n’est pas à la pointe des baïonnettes qu’on porte aux peuples la Déclaration des Droits de l’Homme ».
-  Grandes leçons qu’il faut retenir pour préserver à jamais les peuples en révolution des tentations de la guerre, même s’ils croient par là brusquer dans le monde la victoire de l’idée.
- Jean Jaurès pouvait écrire ces lignes parce qu’il avait opéré une rupture totale avec les représentations idéologiques auxquelles il adhérait au début de sa vie adulte, et qui conduisaient à justifier le colonialisme : par ces lignes, il démontre que le colonialisme est une entreprise contre-révolutionnaire.
- Il n’est pas douteux que l’objet principal des guerres de conquête entreprises au nom du peuple français après le coup d’Etat du 9 thermidor an 2 de la République (27 juillet 1794) était contraire au cours libérateur de la Révolution, et il n’est pas douteux non plus que les guerres de la conquête coloniale, tant celles entreprises sous l’autorité des rois restaurés que celles du Second empire et celles de Jules Ferry, ministre de la Troisième république, ces guerres de conquête coloniale prolongent logiquement les guerres de conquête napoléoniennes.
- Au début du vingtième siècle, Jean Jaurès était devenu le socialiste qui, dans ses écrits, reconnaissait la valeur de l’œuvre de Karl Marx, et qui s’en était considérablement rapproché ; il était devenu le pacifiste révolutionnaire qui faisait voter par l’Internationale socialiste la résolution recommandant aux peuples de refuser de faire la guerre, de renverser les gouvernements bourgeois qui la déclencheraient, de nommer à leur place des gouvernements socialistes qui feront la paix (cette résolution fut oubliée aussitôt Jaurès assassiné, sauf en Allemagne par les socialistes internationalistes et par les spartakistes avec Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht, et sauf surtout en Russie par les Bolchéviks avec Lénine, les seuls qui ont réussi à la faire entrer dans la réalité).
- Dans les quinze dernières années de sa vie, le militant pacifiste révolutionnaire Jean Jaurès avait pris dans la vie politique de notre pays une telle importance que la grande bourgeoisie voyait en lui un obstacle susceptible de faire échouer sa politique de guerre : la presse bourgeoise unanime a mené pendant plusieurs années contre lui une campagne de haine et d’élimination physique dont l’aboutissement fut le coup de feu du Café du Croissant, tiré le 31 juillet 1914 : ils ont tué Jaurès, c’est bien vrai !
- Jaurès mort, la guerre des rapaces colonialistes pouvait commencer en Europe : ceci explique cela.

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