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Une question de style

par Yann Combe

samedi 11 mai 2013

- Les communistes « qui ne font rien pour éclairer de façon juste, au point de vue historique, dans le véritable sens marxiste [...] les masses travailleuses sur le passé de leur propre peuple, pour rattacher sa lutte actuelle à ses traditions et à son passé révolutionnaire, ces communistes abandonnent volontairement aux falsificateurs fascistes tout ce qu’il y a de précieux dans le passé historique de la nation, et les fascistes s’en servent pour berner les masses populaires. » Dimitrov, Rapport au 7e congrès mondial de l’Internationale communiste, 1935.

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Une question de style

- On sait combien le matérialisme, dans sa version dialectique, est un concept important dans la réflexion communiste. Le matérialisme est né dans l’Antiquité gréco-latine, et s’est opposé dès son origine à l’idéalisme (celui de Platon par exemple). Le matérialisme est un ensemble de doctrines philosophiques qui, rejetant l’existence d’un principe spirituel, ramènent toute réalité à la matière et à ses modifications. Pour découvrir les principes premiers, les matérialistes sont par conséquent dans l’obligation de mettre au point des méthodes d’investigation (logique par exemple) originales. L’apport scientifique de ces philosophes est, par là même, considérable. Les matérialismes de l’Antiquité ont été redécouverts à l’époque de la Renaissance, au XVIè siècle, tandis que, parallèlement, la langue française se construisait. Un siècle plus tard, cette langue française trouvait sa forme dite « classique ». Les écrivains qui représentent cette époque classique sont encore connus de nos jours, au moins de nom : il s’agit de Corneille, La Fontaine, Molière, Racine, La Bruyère, Sévigné, La Fayette et Boileau, pour n’en citer que quelques-uns. Dans son Art poétique, Boileau s’exclame « Enfin Malherbe vint... », reconnaissant ainsi et la paternité de Malherbe, grammairien et poète, et que la construction de la langue s’inscrit dans une longue recherche, parallèle au développement de la pensée scientifique en général, et de la pensée matérialiste en particulier. Au-delà des querelles, de la défense de positions acquises, on peut voir dans ce long établissement de la langue française une lutte constante entre deux familles d’esprit, la famille idéaliste et la famille matérialiste, laquelle devait donner le rationalisme. Qui dit construction d’une langue dit travail stylistique, et on peut se demander si la langue classique n’inscrit pas le matérialisme au cœur même du style. Nous verrons par quels choix éclairants la langue classique s’inscrit en effet dans cette longue tradition matérialiste, avant de constater que, obligée d’opposer un « bon goût » à un « mauvais goût », elle a ouvert la voie à un retour de l’idéalisme.

1.- La construction de la langue, des choix éclairants.

- -1.1.- La langue française est une langue construite
- Il convient tout d’abord, à une époque où le « spontanéïsme » fait des ravages dans l’éducation, d’insister sur le fait que notre langue est une langue construite, et construite par une volonté d’Etat. En effet, c’est en 1539 que François Ier prend l’ordonnance de Villers-Cotterêts, par laquelle le Français devient la langue des textes officiels, en lieu et place du latin. Cette disposition est immédiatement suivie par les poètes de la Pléiade, qui ont à cœur d’écrire en Français, et par Joachim du Bellay qui publie en 1549 sa Défense et illustration de la langue française, où il préconise d’enrichir le français par l’imitation des Anciens, c’est-à-dire des Grecs et des Latins de l’Antiquité. Ce mouvement de réflexion linguistique culmine en 1635 avec la création de l’Académie française, et avec l’oeuvre de François de Malherbe qui a poussé sa recherche jusqu’aux phénomènes de style, en bon grammairien qu’il était. On le voit, il a fallu plus d’un siècle pour que le style français prenne sa forme dite « classique », essentiellement sous Louis XIV. Mais qu’est-ce que le style classique, me demandera-t-on ? L’Art poétique de Nicolas Boileau en donne une bonne idée.
- -1.2.- La visée universelle
- Tout d’abord, il importe aux classiques d’être compris, et d’être compris du plus grand nombre. Aussi refusent-ils tout ce qui s’apparente à un jargon, qu’il s’agisse de l’argot, du latin, ou de termes techniques trop spécialisés, ou encore de toute forme de parler qui obscurcisse et empêche la bonne transmission des idées, du sens, de la raison. Dans cette optique, Boileau explique :

  • « Si le sens de vos vers tarde à se faire entendre [comprendre]
    - Mon esprit aussitôt commence à se détendre ;
    - Et, de vos vains discours prompt à se détacher,
    - Ne suit point un auteur qu’il faut toujours chercher. »

- Au nom de cette bonne transmission, Boileau refuse le genre burlesque. Il faut, dit-il, distinguer « le naïf du plat et du bouffon » et il exhorte :

  • « Imitons de Marot l’élégant badinage,
    - Et laissons le burlesque aux plaisants du Pont-Neuf »

- C’est une expression populaire, ou peut-être populiste, qui est visée ici par Boileau.
- Examinant le cas de l’Idylle, un genre poétique alors très en vogue, il demande :

  • « Il faut que sa douceur flatte, chatouille, éveille,
    - Et jamais de grands mots n’épouvante l’oreille. »

- Et, critiquant Ronsard, un poète du siècle précédent, il fait remarquer :

  • « Mais sa muse, en français parlant grec et latin,
    - Vit, dans l’âge suivant, par un retour grotesque,
    - Tomber de ses grands mots le faste pédantesque. »

- Ni argot burlesque, ni pédanterie, ainsi pourrait-on résumer les exigences classiques au niveau du vocabulaire.
- Dans le même esprit, Molière se moque successivement des Précieuses ridicules et des tics latins de M. Diafoirus dans le Malade imaginaire. Le mouvement précieux est un mouvement littéraire qui historiquement a précédé le classicisme et qui, trop riche de périphrases et de métaphores, faisait de chaque phrase une énigme. C’est ainsi qu’un simple miroir devenait le « conseiller des grâces » selon Molière.
- On le voit, l’exigence classique vise à bannir de l’expression tout ce qui risque d’entraver sa bonne réception ; c’est, fondamentalement, un respect de l’interlocuteur et un désir d’obtenir immédiatement son attention. Il faut cependant souligner que, chez les classiques, cette exigence peut aller très loin, jusqu’aux sons eux-mêmes, et Boileau note :

  • « D’un seul nom quelquefois le son dur ou bizarre
    - Rend un poème entier ou burlesque ou barbare. »

- Reste que cette réflexion conduit à établir une langue qui soit compréhensible par le plus grand nombre, et qui défie l’usure du temps ainsi que les évolutions linguistiques ultérieures.

- -1.3.- La visée rationnelle
- Pour ce faire, Boileau soumet l’expression littéraire à l’examen de la Raison. Cette dernière est omniprésente dans l’Art poétique :

  • « Aimez donc la raison : que toujours vos écrits
    - Empruntent d’elle seule et leur lustre et leur prix. »

- Boileau va même jusqu’à conseiller :

  • « Avant donc que d’écrire, apprenez à penser. »

- Et, approfondissant la question, il donne une justification du travail sur le vocabulaire :

  • « Que jamais du sujet le discours s’écartant
    - N’aille chercher trop loin quelque mot éclatant. »

- Sur cette omniprésence de la raison, il est remarquable que le Discours de la méthode, de Descartes, ait été publié à peu près à la même époque, en 1637.
- Mais il y a plus : la conception classique de l’art allait dans le sens d’une imitation de la nature, et conduisait à l’étude de cette nature. C’est bien là un trait qui rattache les classiques au matérialisme :

  • « Que la nature donc soit votre étude unique » [C’est moi qui souligne.]

- prescrit Boileau, et il insiste sur ce point :

  • « Étudiez la cour et connaissez la ville :
    - L’une et l’autre est toujours en modèles fertile. »

- enfonçant le clou d’une étude de la nature par et pour elle-même :

  • « Jamais de la nature il ne faut s’écarter. »

- On croirait presque entendre Épicure ou Lucrèce !
- L’imprégnation matérialiste du classicisme apparaît donc comme très importante, et cela explique pourquoi ils ont forgé une langue littéraire particulièrement propre à l’exercice de la raison. Notons cependant que, chez les classiques, cet exercice est brouillé par d’autres considérations, telles que la Bienséance, comme nous allons le voir.

2.- La Bienséance comme concept directeur.

- -2.1.- Un phénomène qui dépasse le seul matérialisme
- Pour parvenir à leurs fins, les Classiques s’appuyaient à la fois sur l’imitation de la nature, et sur l’imitation des Anciens ; cette dernière imitation a pris bien souvent une tournure trop servile, et la littérature de l’époque s’est trouvé peuplée de dieux disparus qui avaient perdu leur caractère divin pour ne plus conserver que la valeur d’allégories. On a donc reproché aux Classiques de ne pas être adaptés à leur époque ; c’est que leur matérialisme n’était pas un matérialisme dialectique, ce qui les a empêchés de ne conserver des Anciens que ce qu’il fallait conserver, à savoir les principes scientifiques, dans le but d’appliquer ces principes à l’époque qui leur était contemporaine. Les Classiques ont donc prêté le flanc à une « querelle des Anciens et des Modernes », et se sont vu reprocher de s’opposer au progrès, voire d’être élitistes. Ce qui est un reproche évidemment injuste si on considère la clarté à laquelle ils sont parvenus dans leurs discours. Reste qu’il y avait là une contradiction à dépasser, ce qui a été plus ou moins le cas au siècle suivant, le siècle des Lumières, où un auteur si ancré dans son temps et les luttes de son temps comme l’était Voltaire, n’admettait pourtant pour modèles que les « meilleurs » des Classiques.
- La problématique matérialiste s’est retrouvée noyée dans une foule de considérations scientifiques et littéraires, d’autant plus qu’il n’était pas toujours bon de se réclamer ouvertement d’un Lucrèce soupçonné d’athéisme.
- Pour terminer sur ce point, notons que la formation de cette langue voulue par l’État a aussi influencé directement les écrivains idéalistes, qui se sont emparé de la méthode pour exposer leurs vues. Il en est ainsi de Bossuet et de Pascal, pour ne citer que les plus célèbres.

- -2.2.- Un phénomène de cour
- De même que la vie de Cour est réglée par l’étiquette, de même la littérature, pour ne pas choquer, doit se plier aux règles de la Bienséance. Ces règles sont étroitement associées au Goût régnant à la Cour. C’est ainsi qu’on ne représentera pas directement les combats sur la scène du théâtre, par exemple. Dans le même ordre d’idées, tout ce qui est jugé « trivial » est banni des lettres, et, à la fin du XVIIè siècle, Louis XIV ira jusqu’à interdire le théâtre de la Foire, jugé non conforme à la Bienséance. Boileau non seulement n’échappe pas à ces règles contraignantes, mais encore il les assume pleinement :

  • « Le vers le mieux rempli, la plus noble pensée
    - Ne peut plaire à l’esprit quand l’oreille est blessée »

- Cette bienséance se retrouve dans l’idéal de « l’honnête homme » :

  • « Le latin dans les mots brave l’honnêteté,
    - Mais le lecteur français veut être respecté ;
    - Du moindre sens impur la liberté l’outrage,
    - Si la pudeur des mots n’en adoucit l’image. »

- Il s’agit d’une morale sévère, de règles coercitives de vie en société, qu’aujourd’hui certains voudraient voir renaître, ne conservant du classicisme que ce qu’il a de pire, et oubliant ce qu’il a de meilleur.

- -2.3.- Contradictions de la bienséance
- D’un point de vue matérialiste, ces règles, outre qu’elles sont toujours l’expression d’une classe dominante (et leur non-application est pour les Classiques une licence, une liberté, deux mots qui sont toujours pris en mauvaise part), conduisent à déformer impudemment le réel.
- Prenons par exemple le cas du Vraisemblable, concept qui trouve sa place dans la notion de Bienséance. Pour les Classiques, le discours doit être vraisemblable. Or, nous dit Boileau :

  • « Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable. »

- Et, dans ce cas, il convient de rejeter le vrai au profit du vraisemblable. Un rejet évidemment choquant pour un matérialiste, lequel rétorquerait que si le vraisemblable se heurte au vrai, c’est qu’il faut réviser notre notion de vraisemblable.
- La Bienséance donc conduit même les plus matérialistes à refuser le Vrai. C’est une position idéaliste, qui fait passer l’idée avant le réel.
- On le voit, les Classiques n’étaient pas exempts d’idéalisme, et ces failles, dues au caractère de classe de leur réflexion, vont permettre un retour de l’idéalisme dans le domaine des idées.

3.- L’obscurantisme contemporain.

- -3.1.- Retour en force des idéalismes ?
- Dans son ouvrage La Défaite de la pensée, Alain Finkielkraut explique que l’universalisme des Lumières est entré en conflit avec la théorie du Volksgeist (ou génie du peuple) développée par Herder en 1774. Herder affirmait que toutes les nations de la terre ont un mode d’être unique et irremplaçable. Finkielkraut estime que l’universalisme a servi à justifier le colonialisme, et que le concept de Volksgeist est venu au secours des opprimés pour leur rendre leur fierté nationale. Le concept de Volksgeist ayant, avec l’aide de l’ethnologie, rendu culturel le moindre objet de la vie quotidienne, il a aussi de ce fait rendu l’universalisme impossible. On aboutit donc à un double choix négatif, entre impérialisme et esprit de clocher.
- La difficulté vient du fait que Finkielkraut pose une égalité entre universalisme et impérialisme ; mais ce n’est possible que par un glissement sémantique. En effet, le concept d’universalisme ne veut pas dire que « notre » culture est universellement valable, il veut dire bien au contraire que la culture est l’apanage de l’humanité tout entière, et devrait conduire au respect de toute culture. Il n’y a donc pas à s’insurger contre le « tout culturel », et Malherbe disait en son temps qu’« un poète n’est pas plus utile à l’État qu’un bon joueur de quilles. » Nous dirions aujourd’hui : « ... qu’un bon joueur de football. »
- La « défaite de la pensée » que déplore Finkielkraut est donc en fait une défaite de la pensée idéaliste et impérialiste, ce qui en soi est plutôt une bonne nouvelle. Il reste que le « tout culturel » cache mal l’invasion d’une multitude d’idéalismes, et en ce sens j’approuverai Finkielkraut de tirer une sorte de sonnette d’alarme qui pourrait bien permettre de transformer la défaite de la pensée impérialiste en triomphe de la pensée matérialiste. En effet, une fois que l’on a saisi les principes, il est aisé de « faire » du matérialisme en utilisant n’importe quel objet, y compris l’argot d’ailleurs. L’exercice cependant n’a qu’un intérêt d’école, et le matérialisme gagne à rester universel dans son expression.

- -3.2.- Le populisme : l’attirance pour l’argot
- C’est que l’argot, comme les différents parlers « jeune » ou « branché », ou encore le « verlan » est à l’origine l’expression d’un groupe ; il s’agit d’un réflexe de repli sur soi qui condamne celui qui emploie ces langages à n’être compris qu’au sein du groupe. Lorsque l’on veut faire « peuple », employer des mots d’argot est d’abord une manière facile de paraître en phase avec son auditoire. Mais il y a plus : l’argot est une langue qui dans sa structure joue sur l’affect, sur les sentiments ; c’est donc une langue qui ne permet que difficilement d’atteindre le niveau réflexif, au contraire de la langue classique qui pose en raison le moindre de ses traits :

  • « Tout doit tendre au bon sens : mais, pour y parvenir,
    - Le chemin est glissant et pénible à tenir ;
    - Pour peu qu’on s’en écarte, aussitôt on se noie. »

- prévient Boileau. Mais cette difficulté qu’il signale tient au caractère fuyant de cette « raison » qu’il invoque, caractère qui est dû en fait aux conditions sociales de l’époque. En systématisant les apports matérialistes et classiques, et en s’appliquant aux études de style, on obtient une plus grande facilité dans l’établissement de ce « bon sens » que cherche Boileau. Dans ce sens abonde Descartes, quand il estime que le bon sens est la chose du monde la mieux partagée.

- -3.3.- La destruction de la langue française
- Il ne faut pas se le cacher, le retour des idéalismes aboutit, directement ou indirectement, à la destruction de la langue française, à la mise au rebut de cet outil forgé par nos ancêtres. Cette destruction est accélérée par l’impérialisme américain, qui entend imposer l’anglais comme langue véhiculaire mondiale, et parallèlement par la construction européenne, qui n’a de cesse de détruire les anciennes nations, et particulièrement la nation française avec laquelle la bourgeoisie a des comptes à régler. On peut noter divers indices convergents faisant craindre pour l’avenir de notre langue maternelle : la loi Fioraso, la mise en concurrence du français avec les langues régionales, la constitution de grandes régions européennes, etc... La classe au pouvoir n’a plus l’utilité d’une langue de réflexion, et se passe volontiers de la transmission des outils dont elle s’est servie pour balayer l’Ancien Régime.

*********

- Dans la lutte millénaire du matérialisme contre l’idéalisme, le classicisme apparaît comme la victoire du matérialisme, victoire immédiatement suivie d’ailleurs du siècle des Lumières. Mais ce classicisme qui apparaissait comme un phénomène de classe ne devait pas survivre bien longtemps. Bientôt, les principes mêmes qui ont établi cette langue si utile se sont vus battus en brèche, et on a accusé le classicisme d’ignorer le sentiment, d’ignorer la vie spirituelle (mais que dire d’un Bossuet ?), et enfin de faire peser une chape de plomb sur toute la production littéraire. C’est que la langue classique est une langue exigeante, qui nécessite un apprentissage et une réflexion. Elle n’est donc pas naturelle au peuple. En s’appuyant sur une visée populiste, l’argot a envahi la sphère littéraire, puis les ressources du style et de la grammaire si savamment élaborées ont été abandonnées à leur tour. Et, sur le plan des idées, on a vu resurgir différents idéalismes, y compris le pire d’entre eux, l’idéalisme d’extrême-droite. Ce que font les obscurantistes de gauche, c’est jeter le bébé avec l’eau du bain.
- Yann Combe

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