Ami de l’égalité
Accueil du site > Philosophie > Solidarité et hominisation

aux débuts du genre humain

Solidarité et hominisation

article publié dans EtincelleS n° 33

mardi 2 février 2016, par Jean-Pierre Combe

La solidarité des Primates pré-hominiens a rendu possible leur hominisation

La propagande du néolibéralisme capitaliste, conjointement à celle du néo-fascisme, spécule sur l’ignorance à peu près totale dans laquelle nous sommes presque tous des principaux résultats des travaux scientifiques en général, et de ceux concernant l’origine de l’Homme en particulier : toutes les références souvent implicites et parfois explicites que leurs propagandistes font aux travaux de Charles Darwin depuis tantôt un siècle et demi relèvent de ces spéculations.

Les idéologues du capitalisme « néolibéral » font appel à ces travaux pour justifier l’universelle concurrence capitaliste entre les entreprises, et les propagandistes du néo-fascisme pour légitimer leur prétention d’être les plus forts, d’imposer par l’usage actif de la violence leur loi qui est d’abattre la révolution par la violence afin de protéger l’exploitation capitaliste.

Ils font systématiquement référence à la lutte pour la vie, sans jamais exposer la réalité des travaux de Charles Darwin : or, c’est lui qui a exposé la théorie de l’évolution dont la lutte pour la vie est le concept essentiel, et qui est la loi selon laquelle toutes les espèces animales ont évolué jusqu’à ce jour.

Selon cette théorie, publiée au mois de septembre 1859 sous le titre l’Origine des Espèces par la Sélection naturelle, la lutte pour la vie consiste dans une concurrence des individus d’une même espèce qui réserve aux plus robustes d’entre eux le privilège de participer à la reproduction, donc de transmettre leurs gènes à la génération suivante : Darwin ne nie pas que le choix des partenaires sexuels soit un facteur de l’évolution des espèces, mais il n’intervient que parmi les partenaires engagés dans la reproduction : son rôle est donc subsidiaire.

Aussitôt qu’elle fut rendue publique, des hommes d’affaires anglais, dont certains étaient proches parents de Charles Darwin, se sont saisis de cette théorie et l’ont appliquée, les uns à l’Homme pour justifier les inégalités et la misère des pauvres, à vrai dire scandaleuse, les autres à l’économie pour justifier la concurrence sauvage caractéristique du « Capitalisme à la Manchester » : en 1880, Emile Gautier, dans le titre d’une brochure critique, a nommé «  Darwinisme social  » leurs interprétations de la théorie de l’évolution des espèces.

On reconnaît aujourd’hui facilement la reprise de ces thèmes dans l’idéologie néo-libérale et dans la propagande des néo-fascistes.

Seulement Charles Darwin a désavoué le «  Darwinisme social  » :

Il démentait la thèse que « l’Homme descend du Singe » : il acceptait de considérer la parenté de l’Homme et du Singe comme un cousinage, mais certainement pas comme une filiation : eu égard à l’ancienneté du passage de l’animalité à l’humanité, sa position a tout d’une évidence du bon sens !

Dans son ouvrage Darwin et la Religion, (éditions Ellipses, 2011) Patrick Tort écrit que Charles Darwin a toujours combattu expressément l’impérialisme, le racisme, le « sexisme », l’eugénisme et les théories radicales condamnant l’intervention des institutions dans les rapports sociaux ; en 1871, il s’opposait aux positions et recommandations sociales émanant de ceux qui appliquent le principe de l’élimination des moins aptes dans une concurrence sociale généralisée, ainsi qu’à ceux qui recommandent d’appliquer une sélection artificielle (eugénisme) pour lutter contre la dégénérescence liée à l’affaiblissement des effets de la sélection naturelle en milieu de civilisation : pour Charles Darwin, ni le passage de l’animal à l’Homme, ni les lois humaines ne relèvent de la sélection naturelle !

En février 1871, Charles Darwin publiait « la Filiation de l’Homme par la Sélection sexuelle » : dix ans de recherche séparent cet ouvrage du précédent.

Charles Darwin y expose l’idée d’un retournement dialectique au sein de l’espèce des Primates pré-hominiens, par lequel la lutte pour la vie a cessé d’opposer ses membres ; désormais, les plus faibles d’entre eux peuvent vivre et participer à la reproduction de l’espèce : la sélection sexuelle préside seule à la reproduction des Primates pré-hominiens, et de plus, tous vivent quelques années de plus que ce que la lutte pour la vie leur aurait permis.

Grâce à ce retournement dialectique, tous les individus transmettent désormais leurs gènes : le stock génétique de l’espèce ne s’appauvrit plus ; à chaque génération, les capacités des individus élargissent celles de l’espèce.

Comment cela a-t-il pu se passer ?

Au sein de toute espèce animale, la lutte pour la vie élimine d’abord les prématurés : leur carence en instincts de l’espèce, la volatilité de leur mémoire et la faiblesse de leur musculature font qu’il leur est impossible de se nourrir : leur survie dépend de la protection que leur assure le troupeau ; c’est seulement chez les Primates pré-hominiens que les prématurés pouvaient vivre assez longtemps pour apprendre du troupeau les comportements que leurs frères et sœurs nés à terme adoptent d’instinct, aussitôt nés, sans apprentissage ; le retournement dialectique compris par Charles Darwin consiste dans la capacité acquise par les troupeaux de Primates pré-hominiens de protéger tous leurs membres et dans ses conséquences ; nous pouvons appeler cette capacité la solidarité de l’espèce, ou solidarité spécifique.

Parmi les membres de ces troupeaux solidaires, certains sont nés au terme de la gestation de leur mère, les autres avant ce terme ; la solidarité de l’espèce donne aux prématurés le temps d’apprendre les comportements des membres de leur troupeau, leur permet de participer à sa reproduction et de vivre aussi longtemps que leurs frères et sœurs nés à terme.

Ici s’impose une comparaison avec l’espèce humaine actuelle : comme autrefois les primates pré-hominiens nés avant terme, tous nos enfants naissent sans instincts, avec une musculature si faible qu’elle leur interdit tout mouvement autonome, ce qui leur fait perdre en quelques jours les réflexes qu’ils possédaient à la naissance, notamment celui de la marche, ce qui prouve en outre que leur mémoire est volatile ; de ce fait, nos nouveaux-nés apprennent ce qui leur est nécessaire (savoir marcher, parler,...) presque de la même manière, voire de la même manière que les Primates pré-hominiens nés prématurément : bien évidemment, ces apprentissages portent aujourd’hui sur un volume de connaissances beaucoup plus grand qu’au début de l’hominisation, mais leurs essences sont très certainement peu différentes.

Que les Primates pré-hominiens nés à terme et nés prématurément vivent ensemble dans le même troupeau implique qu’ils participaient aux mêmes activités, les uns par instinct, les autres par apprentissage ; nous pouvons supposer que les troupeaux de Primates pré-hominiens restaient toujours groupés, chaque individu restant à portée de voix des autres : pour les apprentissages, il n’y avait évidemment pas de maîtres, en aucun des sens que nous pouvons donner aujourd’hui à ce mot ; ces apprentissages ont nécessairement consisté en des processus d’imitation spontanée, conduisant de manière aléatoire au succès ou à l’échec ; la protection apportée par le troupeau faisait que l’échec de l’apprentissage n’éliminait pas le sujet en échec, et chez les mammifères supérieurs, nous le savons, l’accumulation des succès renforce les processus neurologiques qui y ont conduit.

Je crois pouvoir en inférer que le temps nécessaire à l’intégration des prématurés pré-hominiens au troupeau des adultes atteignait plusieurs mois, et pouvait atteindre plusieurs années, sans toutefois atteindre les presque deux décennies nécessaires à nos enfants pour devenir adultes.

Cela étant, il faut observer que les structures et configurations produites dans le cerveau par les apprentissages ne sont pas les mêmes que celles grâce auxquelles fonctionnent les instincts : pendant toute la vie des individus, les représentations mémorielles des objets et des moments de la vie commune étaient nécessairement différentes chez les Primates nés à terme et chez les Primates nés prématurément, alors même qu’ils vivaient ensemble, participaient aux mêmes activités, y compris sexuelles, avec les mêmes comportements !

Les structures et représentations neurologiques des instincts existent à la naissance ou se forment sans apprentissage, aussitôt après elle : ce sont des circuits réflexes plus ou moins longs que parcourent les influx nerveux, complétés par des circuits parcourant une mémoire très fidèle.

Les prématurés oubliaient vite et devaient apprendre tout ce qui leur était nécessaire pour vivre : cela signifie que leur système nerveux central devait élaborer toutes ses représentations après la naissance, lorsqu’ils apprenaient à vivre ; la pauvreté de leur cerveau en connexions reliant les neurones, la volatilité de leur mémoire et la répétition des interventions auprès d’eux des membres du troupeau, qui sont vitales pour eux, présidaient à cette élaboration : sous leur action de chaque instant, le cerveau modifiait la circulation des influx nerveux, facilitant les circuits grâce auxquels le sujet reproduisait les gestes et les comportements des adultes et de ses sœurs et frères nés à terme : quelle autre évolution pouvait-elle assurer de génération en génération la durée des troupeaux de Primates pré-hominiens ?

Il faut remarquer qu’aujourd’hui, la pauvreté du cerveau en connexions reliant les neurones, la volatilité de la mémoire et l’incessante intervention des adultes sont aussi les facteurs qui président à l’élaboration de ses premières connaissances par l’enfant nouveau-né, jusqu’à ce qu’il sache parler.

Tout cela me conduit à concevoir que l’évolution des Primates pré-hominiens devenus solidaires a amené les troupeaux de leur espèce à être composés d’individus nés avant terme aussi bien que nés à terme ; dans cette hypothèse, les individus de ces deux catégories vivent ensemble dans le même troupeau et assurent leur vie commune en se le représentant selon deux modes très différents l’un de l’autre.

D’abord, la relation vitale à la mère nourricière est un besoin physiologique et instinctuel de présence chez la mère et son petit né à terme, alors que le petit prématuré se sent charnellement relié à sa mère par une relation que les interventions des membres du troupeau perturberont jusqu’à la rompre, ne laissant subsister qu’un souvenir qui sera ensuite la source de tous les sentiments de l’amour.

Ensuite, le petit Primate né à terme reproduit d’instinct les cris du troupeau dans les situations de leur pertinence ; ces cris sont des signaux : ce sont les éléments d’un système fini d’utilisation immédiate ; par contre, le petit prématuré apprend chacun d’eux dans deux contextes différents : il les entend d’abord longtemps avant que sa musculature lui permette de participer aux activités du troupeau, c’est-à-dire hors de toute utilisation ; ils les retrouve ensuite lorsqu’il apprend à participer à ces activités ; c’est à ce moment qu’il apprend leur usage pertinent ; cet apprentissage en deux temps institue une très sensible « distance » entre le cri et sa pertinence ; grâce à cette « distance », le Primate prématuré intégré dans la vie du troupeau est devenu capable d’utiliser chaque cri aussi bien hors des moments de leur pertinence que pendant ces moments ; lancer un cri hors des moments pertinents lui fait vivre, ainsi qu’aux autres prématurés présents, une répétition mentale d’un tel moment, que l’utilisation immédiate d’un autre cri peut faire suivre de la répétition mentale d’un autre moment : les prématurés donnent au cri du système du troupeau une fonction associative de représentation permettant l’articulation de mots successifs, dont l’effet est d’invoquer successivement les moments représentés : pour les Primates nés prématurément, le système fini des cris est devenu un ensemble de mots formant un langage représentatif capable d’association et d’articulation.

Les Primates nés à terme font usage du système des cris pour assurer la coopération de tous les membres du troupeau dans la collecte de la nourriture ou dans l’aménagement du lieu de vie ; cet usage définit la pertinence de ces cris et le système qu’ils forment ; le Primate prématuré associe pertinemment les cris et les actes en coopérant à ces activités, mais en plus de les écouter et de les lancer pendant qu’il coopère, il les reprend hors des activités, avec pour effet d’en invoquer les actes pour lui-même, ce qui renforce sa propre représentation mentale, mais aussi pour tous les autres membres du troupeau : pour tous ceux d’entre eux qui sont nés avant terme cela donne lieu à une invocation collective des actes accomplis ensemble qui constitue ou renforce dans la mémoire de chacun d’eux sa représentation individuelle de l’activité, faisant de la somme des travaux individuels un travail collectif.

Il en est de même pour tous les cris du système utilisés dans d’autres situations que celles du travail : l’invocation collective des moments de la journée fait de la suite de ces moment la vie collective du troupeau pendant cette journée.

Cela est très important : l’invocation hors situation d’une situation vécue constitue une réflexion sur cette situation ; lorsqu’il s’agit d’une situation de travail, la réflexion porte évidemment sur le travail, sur ses objets et sur ses résultats ; elle produit l’idée de travailler les résultats du travail, ce qui conduit à améliorer la collecte, la chasse et la pêche, et à perfectionner les outils : l’invocation de la vie de la journée étendue aux journées précédentes transforme l’errance animale en nomadisme, transformant en même temps les lieux de vie en campements.

La transformation du troupeau en société consiste dans cette transformation simultanée de l’attirance physiologique pour l’autre sexe en amour, de la collecte de nourriture et de l’aménagement des lieux de vie en travail, du système de cris en langage, de l’errance en nomadisme et du lieu de vie en campement : pour les Primates pré-hominiens, le troupeau reste le troupeau, tandis que pour leurs sœurs et frères prématurés contemporains, ce troupeau est déjà une société.

Ces transformations ont pu avoir lieu parce que la lutte pour la vie avait conduit les Primates pré-hominiens à perfectionner les comportements collectifs de leurs troupeaux jusqu’au point où ils assuraient la vie des petits nés avant terme, en leur donnant le temps de devenir des adultes capables de se reproduire.

Ces comportements collectifs sont des manifestations de solidarité ; nous devons comprendre que la solidarité des primates pré-hominiens a rendu possible que cette espèce transforme ses troupeaux en sociétés et se transforme elle-même en l’espèce humaine : cette transformation est l’hominisation.

Sans doute fallait-il qu’à un certain moment de l’histoire de l’espèce des Primates préhominiens, la proportion des naissances prématurées dépasse le seuil en-dessous duquel elles n’avaient pas d’effets sur l’histoire du troupeau : ce moment a pu être celui où l’évolution du climat a progressivement remplacé par la savane la forêt où vivaient les Primates pré-hominiens : cette évolution de leur territoire a pu les conduire à beaucoup moins vivre dans les arbres, à se déplacer de plus en plus souvent sur le sol, à marcher debout, à y habiter : le changement total que cela imposait au mode de vie des mères peut avoir été la cause de l’augmentation importante des naissances prématurées, donc d’une longue convivance des Primates nés à terme et nés avant terme dans les mêmes troupeaux ; probablement cette convivance s’est-elle achevée bien des décennies plus tard, le temps nécessaire à l’évolution génétique pour modifier la durée des gestations, rendant ordinaires les naissances de petits au cerveau comptant le nombre normal de neurones, mais entre eux très peu connectés : anatomiquement, les premiers membres de l’espèce humaine sont les premiers descendants des Primates pré-hominiens qui naissaient à terme avec de tels cerveaux.

Les cerveaux de ces premiers Hommes et de ces premières Femmes étaient de même volume que ceux des Primates pré-hominiens : mais tout au long de leur vie, la circulation des influx nerveux y était de très loin plus intense que dans les cerveaux des Primates pré-hominiens ; par conséquent, le sang aussi y circulait plus intensément et ces deux circulations n’ont jamais fait que s’accroître de générations en générations, pendant des centaines de milliers d’années : en conséquence, elles ont causé des transformations anatomiques, puis les ont inscrites dans la génétique de l’espèce humaine ; ce fut d’abord l’extension de la surface corticale, obtenue par l’accroissement de la complexité des circonvolutions cérébrales et de la profondeur des sillons qui les séparent ; ce fut ensuite l’augmentation du volume de la boîte cranienne, devenue aujourd’hui telle que les os des crânes de nos enfants qui naissent à terme ne sont pas tous soudés, ce qui permet à leurs têtes de traverser sans dommage le bassin de leurs mères.

Nous voyons ici qu’une contradiction sans violence traversait les troupeaux de Primates pré-hominiens ; cette contradiction a déterminé la production de l’Esprit en même temps que de son support matériel, l’espèce humaine, par les Primates pré-hominiens ; c’est en commençant de produire l’Esprit que le Primate pré-hominien est devenu l’Homme.

Répondre à cet article

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0