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Seule, la liberté permet de défendre la liberté !

à propos de la vêture féminine

samedi 10 septembre 2016, par Jean-Pierre Combe

Qu’est-ce que c’est que cette histoire de burkini ?

J’entends certains, qui exercent l’autorité sur la chose publique, dire en se réclamant de la laïcité :

« Que des femmes s’habillent entièrement selon la règle de l’Islam pour aller se baigner est un scandale : je l’interdis et j’ordonne à ma police de le réprimer ! »

D’autres, toujours au nom de la laïcité, protestent :

« Réprimer ces femmes est inacceptable ! Les femmes ont bien le droit de s’habiller comme elles le veulent ! »

Certains se rendent compte que la liberté elle-même est en jeu : on propose alors d’interdire le burkini, ou d’édicter par voie législative un règlement qui codifierait les comportements que l’on devrait alors accepter comme laïcs !... en somme, on défendrait la liberté en multipliant les interdictions censées la protéger !...

A ce moment se fait entendre une parole singulière et violente que l’on croyait disparue de notre pays, qui invoque subsidiairement la décence : ce sont les intégristes des religions chrétiennes qui croient trouver dans le baptême de Clovis par l’évêque Rémi et dans les Croisades une raison définitive de refuser de prendre en compte le fait que des millions de citoyens français soient musulmans, de rejeter tous les musulmans de l’autre côté de la Méditerrannée, et de dénier aux femmes le droit de s’habiller comme elles le veulent ! Quand on les écoute avec attention, on comprend qu’ils prétendent même parvenir à régenter notre habillement à tous ! Au nom de la décence, sans doute...

En même temps, quelques dignitaires musulmans de tendance intégriste, tiennent leur modeste partie dans ce concert : mais leur musique est entendue bien au-delà de ce qu’ils représentent réellement !

Le fait est que leurs interventions trouvent deux sortes de puissants relais dans la presse réactionnaire de notre pays : d’une part, les journalistes réactionnaires voient en eux des alliés dans la répression de la parole progressiste, et d’autre part, les intégristes de la chrétienté amplifient leurs propos pour donner davantage de valeur à ce qu’ils clament !...

Dans notre beau pays dont le grand capital a confisqué toute la presse écrite et télévisée, l’effet de ce concert est tel que nul n’entend plus les femmes et les hommes de raison et de progrès !

Pour en sortir, il faut que cesse la polémique stérile et dangereuse qui traine en France, non pas depuis quelques mois, mais depuis tantôt deux décennies, à propos de la manière dont s’habillent certaines femmes musulmanes, et met en cause le fait qu’elles se couvrent les cheveux, souvent le corps, et parfois le visage.

Cette polémique a commencé il y a quelque vingt ans, lorsque le père, musulman, d’une fillette tentait d’obtenir une décision administrative lui permettant à lui, le père, d’interdire à sa fille d’enlever à l’école le foulard dont elle enveloppait sa tête, et interdisant en même temps aux maîtres d’école de lui demander de l’enlever.

Ce père avait rendu sa tentative publique, obtenu que la presse s’en empare et en prenne le relais.

Ce n’était pas la première fois qu’une telle question se posait dans l’école laïque en France ; elle s’était posée naguère à propos des croix ou des Vierges que les fillettes portent souvent au cou, et qu’elles portaient alors facilement sur leurs vêtements, et pour certaines, le plus en vue possible ; depuis quelques temps, cette question se posait de temps à autre à propos du voile dont les musulmanes se couvrent les cheveux ; dans les établissements, il se trouvait généralement au moins un enseignant qui en avait l’expérience : on savait prendre le temps de se concerter, d’étudier la situation ; on savait expliquer à l’enfant concerné que le respect, dans une institution laïque, s’obtient par d’autres moyens que les symboles et les insignes, et que les instituteurs et institutrices ont aussi pour tâche d’aider chaque enfant à l’obtenir.

Chose alors peu usitée, le ministre de l’Education nationale s’est manifesté sans délai ; proclamant une vertueuse fermeté laïque, il enjoignait aux maîtres de l’école laïque, d’interdire sans autre explication le port du « voile islamique » : il ravalait ainsi la laïcité à un simple règlement, et refusait aux institutrices et instituteurs concernés le temps de faire leur travail !...

L’effet de cette honteuse caporalisation de l’école laïque est durable, et dépasse l’école :

  • d’abord, la presse a développé la polémique décrite ci-dessus, qui évite la réflexion ;
  • puis, la presse a impliqué l’Islam lui-même, le traitant comme étranger alors qu’il est la deuxième religion des citoyennes et des citoyens français, pas très loin du catholicisme ;
  • encore dans la presse, les commentateurs approfondissaient l’ignorance du public, en confondant l’être-musulman avec l’être-arabe ;
  • enfin, toujours dans la presse, un courant d’opinion alors minoritaire en France, mais extrêmement réactionnaire, s’est emparé des évènements d’Afghanistan et du proche-orient pour dramatiser cette polémique de manière terroriste : l’« affaire du voile (islamique) » devenait pour quelques temps l’« affaire de la bourqa », avant de devenir, en ce printemps, l’« affaire du burkini » : mais ces noms successifs désignent bien la même affaire !

Que signifie le mot « bourqa » ?

Nous avons d’abord désigné ainsi la grande cape recouvrant la femme de la tête aux pieds, et ne lui permettant de voir où elle se trouve et ce qu’elle y fait qu’à travers un rectangle de tissus ajouré à la façon d’un grillage, et qu’elle place devant ses yeux ; en France, nous en avons été informés pour la première fois quand nous sont venues les informations sur les évènements d’Iran et d’Afghanistan au cours desquels la religion (musulmane) se mêlait de politique. Il était clair que ce vêtement réalisait une prison idéologique dans laquelle chaque femme se trouvait enfermée .

Ce n’est pas le seul sens du mot « bourqa » : en France, c’est un mot technique de la fauconnerie, cet art importé du proche Orient, c’est-à-dire du monde arabe, par les croisés de retour des croisades ; ce mot est lui-même importé de la langue arabe, et désigne le capuchon dont le fauconnier revêt la tête de son oiseau lorsqu’il doit le porter sur sa main, afin de le maintenir dans la nuit et dans l’obéïssance  ; le fauconnier enlève la bourqa de son oiseau pour le lancer sur sa proie.

Il faut maintenant analyser ce qui se passe en nous lorsque nous voyons une personne revêtue d’une bourqa déambuler dans la rue :

Je dis : une personne ; nous nous doutons que cette personne est une femme, parce que le code de la bourqa nous a été exposé. Mais ce code n’est pas nôtre, et nous l’avons refusé il y a déjà plusieurs siècles : nous l’avons refusé en conscience : pendant la première République (entre l’automne de 1792 et l’été de 1794), nous avons adopté une Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, une Constitution et des lois qui lui sont contraires ; cet ancien refus fait qu’aujourd’hui, nous nous sentons même en droit de douter du sexe de la personne cachée sous la bourqa ! C’est pour nous une première cause de malaise.

Les codes de notre société promeuvent en effet la fierté que l’individu exprime en vivant à visage découvert, tête haute, et en regardant ses interlocuteurs les yeux dans les yeux : cela nous porte à interpréter la bourqa dont est revêtue une personne qui marche dans la rue comme signifiant que cette personne n’existe pas ; or selon nos lois, toute personne se trouvant sur le sol de notre pays jouit de tous les droits de l’être humain : l’idée même qu’une personne soit considérée comme n’existant pas est contraire à tous les codes de notre société, contraire à nos lois : c’est une deuxième cause de notre malaise : au fond, nos codes assimilent le port de la bourqa à une atteinte à l’existence même de la personne qui en est habillée aussi grave que si cette personne avait été assassinée. Devons-nous corriger ces codes ? Jusqu’à présent, personne ne nous a donné de véritable raison de le faire !

Venons-en aux autres vêtements mis en cause dans cette affaire : le voile qui couvre les cheveux n’encourt pas les remarques ci-dessus : j’ai rencontré nombre de femmes habituées à se couvrir la tête ainsi, et qui regardaient fièrement la vie autour d’elles ; il est d’ailleurs bien difficile de dire lesquelles de ces femmes sont musulmanes et lesquelles ne le sont pas ! Est-il donc possible d’interdire aux femmes de se voiler les cheveux pour sortir dans la rue ? Il ne me semble pas vraiment intelligent de penser que ce soit possible, ou même simplement souhaitable !...

Quant au burkini, il laisse le visage découvert : de ce fait, il ne constitue pas une atteinte à l’existence de la femme qui le porte ; par contre, il met en évidence sa soumission à une contrainte qui ne peut exister chez nous ; c’est à partir de cette violation de nos lois que nous devons réagir ; la question qui se pose donc est : qui viole nos lois en l’occurrence ? Est-ce la femme qui porte le burkini, ou les personnes qui l’y contraignent ?

La réponse me semble évidente : ce n’est pas la femme qui porte le burkini qui viole nos lois ; ce sont les personnes qui l’y contraignent !

La seule réaction que notre société en tant que telle puisse avoir vis-à-vis d’elle est de lui rappeler que nul, sur notre sol, n’est en droit de lui imposer de s’habiller d’une manière plutôt que d’une autre, et qu’elle a donc le droit d’aller se baigner dans l’une des autres tenues en usage chez les femmes de notre pays (même en choisissant de porter un bonnet de bain, si elle le juge bon). C’est elle qui nous informera, si elle le veut, sur la contrainte qu’elle subit, et ce n’est qu’à partir de cette information qu’il est possible d’agir pour la faire cesser ; cette action doit être d’abord et principalement culturelle ; elle ne doit être policière que si la femme intéressée fait elle-même l’effort de se libérer de la contrainte qui pèse sur elle et si ceux qui la contraignent en viennent aux voies de fait, ce qui arrive malheureusement souvent en pareil cas !...

Concrètement, c’est de cette manière qu’il faut voir les choses, et les polémiques dont nous sommes les témoins sont absolument stériles…

Si la France est une terre de liberté, le devoir des Français est d’enseigner la liberté à tous ceux qui viennent y vivre, quelle que soit leur raison d’y venir.

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