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La longue recherche républicaine pour résoudre le problème social - 2

La réaction internationale, des coalitions d’anciens régime à la première guerre mondiale - texte provisoire

samedi 24 novembre 2007, par Jean-Pierre Combe

A - Les bourgeoisies d’Europe scellent leur union contre-révolutionnaire

- Au dix-huitième siècle, le mouvement philosophique des Lumières donnait à toutes les bourgeoisies de l’Europe les mêmes fortes raisons de prétendre exercer le pouvoir ; pendant la dernière décennie du dix-huitième siècle, la révolution qui bouleversait la France, le rôle qu’y jouait la bourgeoisie et la défaite radicale de la royauté et de l’aristocratie d’Ancien Régime, devaient attirer l’attention de tous les bourgeois d’Europe.

- Mais les bourgeoisies européennes ne jouissaient pas des mêmes conditions sociales et politiques ; par conséquent, leurs lectures des lumières philosophiques divergeaient, ainsi que divergeaient celles qu’ils faisaient de la destruction du royaume de France dont ils étaient les témoins.
- Dans l’Europe du nord, par exemple, la rente n’était pas l’unique revenu des aristocraties ; les aristocrates s’autorisaient d’entreprendre et de prélever le profit de leurs entreprises ; en même temps, l’accès aux titres de noblesse et aux privilèges que ces titres conféraient restait ouvert aux bourgeois ; ceux-ci ne se sentaient donc pas exclus de l’exercice du pouvoir d’état, au contraire des bourgeois de France, qui avaient vu se refermer devant eux l’accès aux titres de noblesse et aux privilèges que ces titres conféraient.
- En Angleterre, la place de la bourgeoisie dans l’ordre social et dans l’état était sans doute encore plus favorable, du fait du quasi anéantissement de la noblesse auquel avaient conduit ses guerres intestines des siècles antérieurs.
- En Russie, le tsar Pierre premier, dit « le grand », avait entrepris de réformer vigoureusement, voire brutalement, l’état et la société en prenant pour modèle l’état et la société de son ennemi principal, la Suède.
- Dans tous ces pays, les bourgeois ne devaient pas considérer la lecture des lumières philosophiques comme une source d’inspiration pour leurs intérêts concrets, mais seulement comme un exercice d’école, sans implication concrète dans la vie économique et sociale, seulement destiné à assouplir la pensée spéculative.
- Dans d’autres pays, au contraire, les bourgeoisies étaient aussi fermement tenues à l’écart du pouvoir de l’état et de la condition aristocratique que la française, et par conséquent, leur avidité à se saisir des leviers de commande des états était égale à celle de la bourgeoisie française, seulement tempérée par la puissance de l’état de leur prince, roi ou empereur : à elles aussi, le renouvellement philosophique qu’initiaient les Lumières donnait l’occasion de fonder en philosophie leur revendication de participer au pouvoir : cela devait redoubler l’ardeur que les membres de ces bourgeoisies apportaient à observer ce qui se passait en France.
- En trois ans de révolution, de l’été 1789 à l’été 1792, la bourgeoisie française avait étendu sa propriété à la plus grande partie des anciens biens aristocratiques (nobiliaires) ; c’est alors que les princes et rois d’Europe décidèrent d’exercer leur fonction aristocratique de gardiens de l’ordre et rassemblèrent leurs armées en une première coalition pour rétablir l’ancien régime en France ; la bourgeoisie française devait conjurer cette menace.
- Il est sans doute faux de dire qu’elle dut accepter l’alliance populaire ; elle était divisée sur ce sujet ; certains des plus riches bourgeois, déjà familiers des allées du pouvoir sous l’Ancien Régime, s’efforçaient réellement de trouver un compromis avec les princes.
- Mais ceux-ci rendirent publics les buts qu’ils poursuivaient par leur invasion, en faisant placarder partout dans Paris le manifeste cynique que signa le duc de Brünswick ; la réaction populaire à cet affichage balaya même l’éventualité d’un compromis : pour rester au pouvoir, la bourgeoisie française dut assumer, sans l’avoir recherchée, l’alliance que le mouvement populaire lui imposait. Tel fut le rôle que jouèrent alors Robespierre, Saint-Just et quelques autres.
- Ces évènements étaient de nature à inquiéter profondément les bourgeoisies d’Europe, unanimes dans cette inquiétude : aucune d’elles, ni dans l’Europe du nord, ni en Angleterre, ni en Russie, ni ailleurs, aucune d’elles ne recherchait l’alliance populaire : leur vie, c’était le prélèvement du profit, et comment faire alliance avec le peuple sans accepter que diminue le profit total prélevé sur toutes les entreprises ?
- Au cours des deux années suivantes, qui furent les deux premières années de la République, le développement des évènements en France confirma ces craintes : la révolution elle-même faisait obstacle à la jouissance par la bourgeoisie française de ses propriétés anciennes et nouvelles : une fois vaincue la coalition des princes, grâce à l’alliance populaire, la bourgeoisie devait mettre fin à la révolution. Elle le fit par le coup d’état du 9 thermidor an deux de la République (27 juillet 1794), qui déclencha le bain de sang que nous appelons la Terreur blanche :
- Il est certain que les nostalgiques de l’Ancien Régime liés aux Coblençards se formèrent en bandes pour tuer le plus possible de ceux qui avaient exercé, au cours des deux premières années de la République, un pouvoir public local ou départemental, même non policier, ou joué d’une manière ou d’une autre un rôle politique que la règle d’ancien régime leur interdisait ; il est tout aussi certain que la terreur blanche a assuré le pouvoir de la grande bourgeoisie : ce sont donc les grands bourgeois qui en ont tiré le profit ; en fait, c’est ce massacre qui a rendu la bourgeoisie victorieuse de la Révolution : c’est par cet acte final, le coup d’état et sa conséquence directe la Terreur blanche, que la révolution française est vraiment devenue une révolution bourgeoise. Et parce qu’il mettait fin à la Révolution en France, cet acte criminel à l’extrême faisait de la bourgeoisie française un partenaire naturel de toutes les autres bourgeoisies d’Europe et du monde, pour toutes les affaires qui réalisent la solidarité conflictuelle et déloyale caractéristique de la bourgeoisie.
- La bourgeoisie française consacra les quelques années suivantes à assurer son pouvoir total sur la société en exploitant sa victoire de thermidor an deux : elle mit fin au caractère révolutionnaire des armées de la République, leur imprimant progressivement et profondément un caractère corporatif de plus en plus professionnel, substituant bientôt à la conscription républicaine de tous les hommes en âge de combattre la conscription d’ancien régime, par tirage au sort avec possibilité pour les conscrits riches d’acheter un remplaçant, restaurant les corps militaires réservés aux privilégiés de la fortune ; ces mesures allaient bientôt permettre au Directoire, au Consulat, puis à l’empire de lancer les armées françaises à la conquête de l’Europe ; c’est encore par l’effet de ces mesures que Napoléon envoya en Haïti, non plus des bandes irrégulières, mais un détachement soigneusement sélectionné de l’armée du Consulat, avec mission d’y rétablir l’esclavage par tous les moyens, et que ce détachement commit en Haïti un véritable génocide avant d’être vaincu par l’armée levée par la population haïtienne selon les règles édictées par la Convention pendant les deux années de la République, et qui arborait le drapeau tricolore de la République française.
- Les grands des bourgeoisies d’Europe observaient tout cela avec soin.
- La victoire sanglante de la bourgeoisie française sur la révolution en France sanctionnait le danger que représente la révolution elle-même pour la domination bourgeoise sur la société et pour l’exploitation dont vit toute bourgeoisie : le coup d’état du 9 thermidor an deux de la République (27 juillet 1794) et sa conséquence immédiate, la Terreur blanche, furent la première mise en œuvre du moyen radical de conjurer ce danger.
- Dans toute l’Europe, le coup d’état de thermidor an deux de la République a profondément imprégné les consciences bourgeoises du sentiment du danger extrême que représente la révolution pour la bourgeoisie. Pour elles désormais, il ne pouvait être question de prendre le pouvoir à la faveur d’une alliance populaire : désormais, l’alliance de la bourgeoisie avec le peuple était reconnue et dénoncée comme porteuse d’une logique révolutionnaire capable de conduire à la fin du prélèvement du profit comme de la rente aristocratique ; il fallait au contraire employer d’avance tous les moyens pour conjurer le danger d’être débordées par le mouvement populaire. Les grands de la bourgeoisie française avaient toutes les raisons de parfaitement comprendre ce point de vue ; de nombreux bourgeois d’Europe, surtout dans les bourgeoisies que l’aristocratie tenait en subordination, prirent alors la bourgeoisie française pour modèle, et dans de nombreux cas, pour mentor dans leur ascension vers le pouvoir d’état.
- Sur le plan continental, la victoire de la bourgeoisie française sur la révolution avait rendu possible l’alliance de toutes les bourgeoisies européennes, en même temps qu’elle les avait déterminées à faire de l’alliance locale avec l’aristocratie leur moyen principal d’accéder au pouvoir. Le fait qu’elles avaient reconnu la bourgeoisie française comme une alliée essentielle dans la lutte pour le pouvoir d’état leur permit de trouver dans les guerres de conquête impériale des circonstances favorables à leur entreprise de se saisir de leur part du pouvoir d’état.
- Les troupes aux ordres de Napoléon Bonaparte semblaient en effet libres d’aller et de venir dans toute l’Europe sans rencontrer de résistance décisive ; la prétention impérialiste de Napoléon Bonaparte prenait place dans les logiques des Anciens Régimes de telle manière qu’elle provoquait sans cesse dans les aristocraties des pays conquis un refus violent et la volonté de combattre militairement, qui ont quelques temps semblé vains.
- Mais justement : la faiblesse militaire des pays conquis présentait à leurs bourgeois l’occasion de faire valoir leurs ambitions : pourvu que la bourgeoisie ait acquis dans l’économie du pays une place telle que les aristocrates se sachent incapables de combattre l’empire en restant seuls à la direction du combat, elle pouvait proposer à l’aristocratie une alliance de lutte contre l’empire susceptible de se transformer en alliance pour gouverner le pays la paix revenue.
- En vue de négocier cette alliance, les bourgeoisies devaient exiger de contrôler les finances publiques, l’économie du profit et l’administration du droit des échanges marchands ; elles pouvaient concéder aux aristocraties de conserver leurs propriétés terriennes, surtout si elles acceptaient de les placer sous un régime permettant d’y prélever du profit autant que de la rente, de conserver aussi leur position dominante dans les armées, dans la police ; les bourgeoisies pouvaient encore s’engager à ne pas exclure les aristocrates de la diplomatie ni de l’administration judiciaire. De telles propositions pouvaient satisfaire les aristocraties en leur garantissant encore quelques décennies de domination sociale, pourvu qu’elles acceptent de la partager désormais avec la bourgeoisie.
- C’est la recherche de tels compromis que le jeune Karl Marx dénonça comme la lâcheté de la bourgeoisie allemande.
- Les grands bourgeois français connaissaient bien leur intérêt véritable à long terme : ils savaient que l’empire de Napoléon Bonaparte ne serait jamais qu’une aventure de brève durée ; ils apportaient aux bourgeoisies locales un concours en cherchant des alliances commerciales capables de survivre à l’effondrement final de l’empire.
- Ces compromis fondés au cours des guerres napoléoniennes, puis généralisés par le Congrès de Vienne, furent le moyen par lequel les bourgeoisies d’Europe conquirent leur place dans les états d’Europe. Par eux, elles conjuraient le danger que représentait l’alliance populaire ; en vérité, combattre l’empire de Napoléon Bonaparte n’était que le prétexte de ces compromis : la guerre napoléonienne concourait à leur objet constant, confirmé ensuite au cours du Congrès de Vienne, qui était de maintenir dans l’obéïssance la paysannerie travailleuse et les ouvriers des villes. Par le fait que sa tenue confirmait cet objet comme l’objet visé par la nouvelle organisation européenne, le congrès de Vienne fonda l’Internationale réactionnaire.
- Du point de vue de la place de la République dans la vie politique des Français, nous devons noter que le coup d’état de thermidor an deux de la République (27 juillet 1794) fut un coup d’arrêt porté par la bourgeoisie à la République ; ensuite, pendant neuf décennies, la bourgeoisie combattra bec et ongles toute référence républicaine au sein de son état en France. Ce n’est en effet que vers 1885, après qu’elle eut constitué, sous l’empire de Napoléon trois, le puissant réseau des chambres de commerce et d’industrie, et qu’elle en eut fait l’instrument de son pouvoir exclusif sur l’économie, que la bourgeoisie admettra de donner une forme républicaine à la constitution qu’elle impose à la France ; et encore, elle l’a vraiment fait à contre-cœur !

B - La bourgeoisie conjure le danger de République

- Il en est donc ainsi depuis le dix-neuvième siècle en France comme dans le reste de l’Europe : les gouvernements impériaux, royaux et bourgeois prennent en considération le danger de révolution comme un facteur du contexte politique de leur action.
- Forte de son expérience de thermidor an deux de la République (fin juillet 1794), la bourgeoisie française fait usage à plusieurs reprise de la violence extrême chaque fois qu’elle se sent menacée de révolution ; il en fut ainsi à petite échelle le 13 avril 1834, lorsque l’armée envoyée rétablir l’ordre dans les rues de Paris massacra tous les habitants d’une maison de la rue Transnonain ; il en fut ainsi à grande échelle en juin 1848, lorsque l’armée professionnelle massacra en masse les militants ouvriers qui avaient fait vivre la deuxième République, et encore en mai 1871, lorsque le gouvernement de Monsieur Adolphe Thiers commença la répression totalitaire du mouvement communard en faisant massacrer quelque trente mille communards déjà prisonniers de ses troupes, et la continua en en faisant déporter une trentaine de milliers d’autres en Nouvelle Calédonie et dans d’autres bagnes tropicaux.
- A partir de la deuxième décennie du dix-neuvième siècle, la bourgeoisie française faisait un usage quotidien de la violence des armes pour asservir des peuples étrangers, d’abord en Afrique, puis au-delà, en les soumettant à l’ordre colonial.
- La bourgeoisie française a réellement institué l’usage de la violence extrême comme un moyen banal de maintenir les peuples en état de soumission à l’ordre inégal nécessaire à l’exploitation capitaliste.
- Mais elle a beau tenir de ses mains de fer les institutions de la police, de la justice, des finances publiques, ainsi naturellement que toute l’économie du profit qui est sa raison d’être, elle n’a jamais pu faire perdre aux ouvriers de tous statuts la conscience qu’ils sont exploités et que leur revendication de vivre dignement, de ne pas se voir imposer leur vie par autrui, est incontestablement légitime.
- La revendication de vivre dignement est l’essence du mouvement complexe d’organisation qui naît du mouvement ouvrier lui-même, tout au long des luttes de classes du dix-neuvième siècle ; ce mouvement d’organisation produit divers groupements associatifs, dont les objets couvrent une très large partie du champ de la culture, allant de la lecture au sport et aux délibérations politiques ; les partis ouvriers sont eux-mêmes un produit complexe de ce mouvement d’organisation.

C - Le mouvement ouvrier fait progresser la république

- Au niveau international, cette même revendication de vivre dignement aboutit à la formation d’une structure fédérative, l’Internationale ouvrière, pour regrouper les partis qui prétendent représenter les intérêts de la classe ouvrière et pour coordonner leur action.
- A la fin du dix-neuvième siècle, marxistes et opportunistes s’affrontaient pour diriger les partis membres de l’Internationale ouvrière ; du point de vue des bourgeoisies, l’enjeu de ces luttes était le danger de révolution : si ces partis étaient dirigés par des opportunistes, ils prendraient une orientation réformiste à la petite semaine qui ferait obstacle aux progrès des idées de révolution. Les anciens membres des aristocraties de droit divin eux-mêmes n’étaient pas neutres dans ces affrontements : leur sympathie prête à agir en cas de nécessité allait tout entière aux opportunistes. C’est qu’il s’agissait de faire barrage aux solides idées révolutionnaires fondées sur l’égalité en droits de tous les habitants de la planète que produit le socialisme scientifique, parce qu’elles déclarent illégitime la domination sur les sociétés des bourgeoisies et des restes des classes aristocratiques qui se sont alliés à elles, parce qu’elles requièrent des prolétaires qu’ils ne cessent jamais de revendiquer leurs droits humains et civiques et qu’ils le fassent toujours en commençant par revendiquer un salaire décent leur permettant de vivre dignement ; en bref, parce que les idées que produit le socialisme scientifique s’organisent en une pensée des transformations qu’il faut appliquer à toute la société humaine pour que chaque être humain jouisse pleinement, librement et quotidiennement de droits égaux à ceux de chacun des autres êtres humains.
- En France, la bourgeoisie conjure, au moins momentanément, la menace que font peser sur elle les progrès du mouvement populaire d’organisation : de 1850 à 1853, elle a inscrit dans les lois l’encadrement du mouvement mutualiste : il s’agissait alors de l’argent des salaires. Puis, elle a constitué les chambres de commerce et d’industrie comme l’institution de son pouvoir exclusif sur l’économie ; elle se donne ainsi le moyen de revêtir sa dictature du costume et du masque de la démocratie : il était temps !
- En effet, le mouvement communard surgit alors, élargissant l’objet du mouvement populaire d’organisation à toute l’économie salariale, à la vie politique et culturelle de tous les membres du peuple : la répression sanglante de la Commune de Paris ne lui permettant pas d’interdire ces activités aux ouvriers, la bourgeoisie française entreprend de les encadrer ; c’est l’objet des lois qui définissent d’abord les sociétés et ensuite, les associations :

  • la loi définit les sociétés comme des groupements de personnes qui vont réaliser ensemble leur activité professionnelle : les personnes qui s’associent constituent la société en lui assignant pour objet d’exercer leur activité professionnelle, et en constituant un capital, dit « capital social », au moyen d’apports faits par chacun des associés : désormais associés, ils ne feront plus eux-mêmes les achats ni les ventes liés à cette activité : c’est la société qui les fera en leur lieu et place, et ce sont les résultats (bénéfices ou pertes) de la société que l’on calculera à partir de ces ventes et achats ; ensuite seulement, les associés se partageront les bénéfices (ou les pertes) au prorata des apports de chacun des associés au capital social ; en somme, les personnes s’associent dans le but de se partager les bénéfices de la société : tel est le sens de la définition légale des sociétés : une société est un groupement de personnes qui s’associent pour un but lucratif ; il faut bien comprendre que le but lucratif n’est pas le but de la société, mais celui des associés ;
  • la loi de 1901 définit les associations par opposition aux sociétés : une association est un groupement de personnes qui s’associent pour un but non lucratif ; le partage du bénéfice n’est pas le but de l’activité associative ; pour cette raison, les associations se forment sans apport de capital et leurs membres ne se partagent pas les bénéfices que l’activité de leur association peut avoir dégagé ; ce qui signifie que les éventuels bénéfices restent dans l’association pour être investis ultérieurement dans son activité, et les statuts associatifs doivent prévoir ce que deviennent éventuellement ceux qui restent lorsqu’elle se dissout (dons à d’autres associations, à la collectivité publique, mais aucune répartition entre les membres de l’association !).

- La classe ouvrière française se saisit de la loi de 1901 sur les associations :

  • nombre de groupements créés antérieurement à la loi de 1901 entrent dans son cadre : elle fournit immédiatement une forme juridique aux associations qui se développent en France ; le fait que le capital n’est jamais légalement nécessaire au fonctionnement associatif permettra à de nombreuses associations ouvrières de l’adopter pour cadre légal ;
  • les mutuelles elles-mêmes vont devenir des associations que le Code de la Mutualité soumet à un contrôle particulier ;
  • la loi de séparation des églises et de l’état, votée en 1905, a pour objet de mettre les religions à l’abri des interventions de l’état, afin de mieux asseoir la liberté individuelle de croire, et, du moins en principe, de soustraire les institutions publiques à la prétention d’autorité toujours envahissante, mais toujours illégitime, de la hiérarchie catholique : à cette fin, elle définit une catégorie d’associations sans but lucratif, les associations cultuelles, dont l’objet est d’assurer les conditions permettant aux fidèles d’exercer leur culte religieux ; cette loi marque une rupture certaine avec l’Ancien Régime, en donnant une solution au devenir des organisations religieuses lorsque le peuple a décidé que les institutions de l’état deviennent laïques ; grâce à elle, les religions peuvent organiser leurs institutions et les fidèles prier beaucoup plus librement ; seuls, les intégristes et les prêtres d’autorité de la religion catholique ont protesté contre sa mise en vigueur ; d’un point de vue plus général, la loi de séparation des églises et de l’état réalise un progrès certain de la vie publique des Français vers la démocratie, sans remplir pour autant, il s’en faut de beaucoup, toutes les conditions de la démocratie ;
  • le mouvement ouvrier français utilisera abondamment la loi de 1901 sur les associations pendant les deux premiers tiers du vingtième siècle pour créer des structures sportives et culturelles.

- En inscrivant ainsi la loi de 1901 sur les associations parmi les moyens du mouvement d’organisation engendré par la revendication ouvrière, le mouvement ouvrier français, et avec lui, le mouvement populaire, font progresser la République malgré l’état bourgeois, au grand dam de la bourgeoisie.

D - Vers une politique ouvrière globale : marxistes contre opportunistes

- En 1 902 paraît à Stuttgart le très important ouvrage « Que faire ? » : par cet ouvrage, Lénine argumente son parti pris que les marxistes dirigent le Parti ouvrier social-démocrate de Russie ; il montre que l’opportunisme, quel que soit le nom qu’il se donne, s’efforce de diminuer la signification politique de la revendication ouvrière jusqu’à la faire disparaître ; contre les tendances opportunistes, Lénine met en lumière le fait que la signification politique de la revendication ouvrière converge avec les aspirations à la démocratie d’une partie importante des autres couches de la société de l’empire russe ; il apparaît, à la lecture de cet ouvrage, que si le parti social-démocrate, prenant la ligne politique opportuniste, cesse de reconnaître la signification politique de la revendication ouvrière et de la mettre en valeur, la bourgeoisie pourra faire de ce parti un moyen de participer au pouvoir politique et d’y servir ses propres intérêts ; il apparaît aussi que si, par contre, le parti social-démocrate prend une ligne politique fondée sur le socialisme scientifique, il donnera une grande signification à la démocratie elle-même, et ouvrira la perspective de satisfaire les plus exigeantes aspirations démocratiques en même temps que les revendications essentielles de la classe ouvrière.
- En France, à l’approche de la fin du dix-neuvième siècle, Jules Guesde, Jean Jaurès, Paul Lafargue et d’autres militent pour la formation d’un parti par lequel la classe ouvrière porterait et défendrait ses intérêts en politique ; selon Jean Jaurès, le prolétariat peut progresser vers la révolution s’il fait sa propre politique et s’il met en euvre à son service tous les principes d’organisation qu’il a élaborés au cours du dix neuvième siècle. La mutualité est une méthode pertinente pour administrer les finances proprement ouvrières ; la coopération lui permet de créer, après d’autres entreprises coopératives, une verrerie ouvrière à Albi : par cet évènement, la coopération ouvrière s’avère un autre moyen ouvrier d’agir en économie ; le syndicalisme est le moyen de protéger le renouvellement de la force de travail contre les empiètements de l’accumulation du capital ; enfin, c’est par le moyen d’un parti socialiste que le prolétariat pourra faire sa propre politique et mettre lui-même en valeur le droit de vote ouvrier. L’impulsion que les analyses de Jaurès donnent au mouvement ouvrier de revendication est si juste et si forte qu’elle porte la revendication elle-même au niveau politique : elle fut décisive pour former, en 1905, la Section française de l’Internationale ouvrière (deuxième Internationale), qui présente l’originalité de ne pas s’appeler Parti social-démocrate, mais Parti socialiste.
- Mais aussitôt, le Parti socialiste SFIO se heurte à un obstacle majeur : la bourgeoisie qui gouverne la France lance le pays dans une marche à la guerre contre l’Allemagne ; cette guerre est pour elle le moyen de mettre la main sur l’embryon d’empire colonial que la bourgeoisie allemande a commencé de former. Il faut faire face ou renoncer au socialisme : Jean Jaurès engage le tout jeune parti socialiste à compléter la réflexion politique ouvrière par une importante contribution révolutionnaire à la lutte contre la guerre. Partant des intérêts ouvriers français, cette réflexion met en valeur les échanges internationaux que le socialisme entretient dans toute l’Europe.
- Un texte essentiel de cette contribution pacifiste et révolutionnaire est un projet de loi de réorganisation du système militaire français, jamais discuté à l’Assemblée nationale, publié sous le titre l’Armée nouvelle en 1910. L’exposé des motifs démontre la compétence du prolétariat pour défendre la Nation et la paix, et développe la proposition d’une politique internationale en deux aspects : le premier aspect consiste à refondre le système militaire français, à en retirer le contrôle au capitalisme qui porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage, pour lui donner une force redoutable dans la défense de la patrie, et pour réduire à presque rien son efficacité lors de son éventuel engagement hors du territoire national ; le second aspect est la recherche des solutions aux conflits d’intérêts internationaux dans un arbitrage international.
- Pour résoudre en France le problème social, il faut maintenir la paix et la faire vivre ; la France socialiste ne résoudra pas à leur place les problèmes des peuples étrangers.
- Au cours des quatre ans suivants, les capitalistes européens obéïssent à leur nature : ils se lancent avec ardeur dans la marche à la guerre. Pour conjurer le danger de révolution, ils dénoncent l’activité socialiste et pacifiste comme un mouvement de trahison à l’ennemi et pousuivent ses militants.
- L’ardeur que mettent les bourgeoisies capitalistes à marcher à la guerre pousse les socialistes de toute l’Europe à dénoncer la catastrophe en préparation.
- En 1912, l’Internationale ouvrière (deuxième Internationale), réunie en congrès à Bâle, publie un important manifeste adopté par tous ses partis membres. Ce manifeste dénonce les conflits économiques et politiques qui opposent les grands capitalistes des différents pays et que les gouvernements bourgeois se préparent, en parfaite collaboration avec eux, à résoudre par la guerre :

  • conflit austro-russe pour l’hégémonie dans les Balkans,
  • conflit anglo-franco-allemand dans leur politique de conquête au proche Orient,
  • conflit austro-italien pour la domination sur l’Albanie.

- La guerre ainsi préparée sera donc spoliatrice, impérialiste, réactionnaire, esclavagiste : les gouvernements bourgeois ni les armées à leurs ordres n’y défendront nulle patrie.
- Le manifeste de Bâle en tire la conclusion que l’intérêt des peuples ne donne lieu à aucun prétexte susceptible de justifier cette guerre, qu’elle est préparée pour assurer les profits capitalistes et pour satisfaire des ambitions dynastiques.
- Le manifeste de Bâle considère que pour les ouvriers, ce serait un crime que de tirer les uns sur les autres.
- Pleinement engagé dans cet effort pacifiste, Jaurès prend notamment conscience des obstacles aux propositions qu’il a faites, notamment dans L’armée nouvelle. La bourgeoisie française allonge le service militaire obligatoire. La marche à la guerre submerge toutes les institutions qui avaient d’abord semblé pouvoir devenir arbitrales. Les illusions tombent et Jaurès commence à dire que le seul arbitrage possible est celui des peuples eux-même, seuls capables de châtier les fauteurs de guerre, les capitalistes, en leur retirant le pouvoir et le prélèvement du profit, en transformant la guerre qui vient en révolution à l’échelle de l’ensemble des pays belligérants : pour faire vivre la paix, il faut résoudre le problème social ; il s’agit d’élaborer véritablement une politique ouvrière globale : socialisme et pacifisme convergent jusqu’à se renforcer mutuellement et mettre en chantier la revendication d’une citoyenneté ouvrière mondiale. En France en 1914, nul ne doute que Jaurès va prendre la tête d’un mouvement populaire de lutte concrète contre la guerre, et dans le peuple, beaucoup l’espèrent.
- Mais le 31 juillet 1914, un coup de feu tue Jean Jaurès ; pour les Français, c’est le premier coup de feu de la première guerre mondiale. Ce crime stupéfie les masses populaires et interrompt en France l’élaboration d’une politique ouvrière globale ; la très forte pression policière qui l’accompagne aussitôt réduit au silence tous les autres dirigeants et tous les députés socialistes ; les dirigeants survivants du parti socialiste cèdent à la pression policière : ils abandonnent le point de vue ouvrier, se lancent dans la politique de guerre, à la remorque de la bourgeoisie ; on appelle « union sacrée » cette trahison des intérêts ouvriers ; de plus, la guerre a lieu sur le territoire national et quelques semaines plus tard, le front s’approche dangereusement de Paris : tout cela interdit la formation en France d’une tendance socialiste anti-guerre.

E - La guerre pour la rapine et contre la révolution

- La guerre a éclaté : les bourgeoisies capitalistes d’Europe ont lancé les unes contre les autres les armées qu’elles contrôlent, mais sans oublier de parer au danger de révolution ; elles dénoncent les efforts pacifistes de l’Internationale ouvrière comme un mouvement de trahison à l’ennemi, participent à la poursuite des militants internationalistes, à la répression des fraternisations de soldats qui se produisent sur tous les fronts ; elles ne cèdent rien de leur solidarité essentielle, qui est conflictuelle et déloyale ; l’Internationale réactionnaire fondée dans les coulisses du Congrès de Vienne est plus active que jamais : les bourgeoisies des pays belligérants ou neutres n’ont pas rompu les relations qu’elles ont les unes avec les autres, sous prétexte d’affaires, et si certaines affaires sont ralenties par la guerre, d’autres, résultant des besoins des armées en armements, équipement, habillement, subsistances, sont véritablement multipliées : toutes ces relations leur servent pour chercher des parades au danger croissant de révolution. Partout, l’« Union sacrée » obéït à l’Internationale réactionnaire et conduit les Français, les Allemands, les Anglais, les Autrichiens, les Hongrois, les Russes et les membres des peuples coloniaux par millions dans les champs d’horreur de la tuerie européenne et dans la mort.
- Afin de mieux réprimer pacifisme et socialisme, il faut parfois faire cesser les combats de la guerre déclarée. Trois millions de soldats français et allemands fraternisent en 1915 : les deux états-majors consacrent de longues accalmies à « faire le ménage » dans leur propre armée, en fusillant socialistes et pacifistes pour « intelligence avec l’ennemi ». En France, la poursuite et les exécutions des socialistes et des pacifistes sont clandestines et honteuses jusqu’en 1916, jusqu’à la bataille de Verdun ; nombre de soldats russes et autrichiens fraternisent au début de 1916...
- Dans de nombreux pays d’Europe, le ralliement des directions des partis sociaux-démocrates aux politiques d’Union sacrée a rompu l’unité de ces partis : des militants refusent de plier leur raison aux arguties opportunistes, refusent de faire allégeance aux bourgeoisies qui dominent leurs patries et soumettent leur nation, et s’organisent pour maintenir les orientations adoptées par les congrès de l’Internationale ouvrière, notamment à Bâle en 1912 ; c’est pour cette raison qu’ils sont bientôt désignés du nom d’internationalistes.
- Pour chacune des bourgeoisies, non seulement européennes mais mondiales, il y avait donc deux axes de détermination ; l’un, proclamé, était de tirer le maximum du partage du monde : chacune investissait là ses intérêts de classe sous l’étiquette nationale afin de réaliser l’« Union sacrée » et de faire taire l’internationalisme ; l’autre, tenu dans l’ombre, était de conjurer le danger de révolution : à cette fin, sous prétexte des affaires, qu’elles soient ralenties par la guerre ou accélérées par elle (évidemment celles qui concourent aux fournitures de guerre que sont l’armement, l’équipement, l’habillement, les subsistances,...), elles maintenaient leurs relations mutuelles afin d’unir autant que nécessaire leurs efforts contre-révolutionnaires.
- Il serait absurde de présenter ces deux axes de détermination comme indépendants l’un de l’autre : contre la révolution, les commandements des armées affrontées ont ensemble subordonné la poursuite de la guerre à la répression des fraternisations.
- Au début de 1916, Lénine publie notamment deux articles importants :

  • dans l’opportunisme et la faillite de la deuxième internationale, il définit l’impérialisme comme le stade suprême du capitalisme, puis dénonce le ralliement des directions des partis membres de la deuxième Internationale aux politiques bourgeoises d’Union sacrée, qui se couvrent partout d’un discours hypocrite exhibant un abondant vocabulaire patriotique : ce ralliement est en effet un reniement des résolutions prises par l’Internationale ouvrière, notamment à Bâle en 1912. Lénine en appelle aux tendances anti-guerre, internationalistes, qui se sont formées dans différents partis socio-démocrates et militent pour que leur parti mette en application les résolutions prises contre la guerre par l’Internationale. En Allemagne, Karl Liebknecht, qui fait publier de sa prison la Lettre de Spartacus, et Rosa Luxembourg militent avec les internationalistes, et ceux-ci participeront à la formation du parti communiste allemand.
  • dans la révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, Lénine définit la révolution socialiste comme une longue succession de batailles sur (...) toutes les questions d’économie et de politique, aboutissant toutes à exproprier la bourgeoisie. Il considère alors que la seule préparation du prolétariat à la victoire sur la bourgeoisie est la lutte générale, systématique et révolutionnaire pour la démocratie. Pour Lénine, il n’y a donc pas de socialisme victorieux s’il ne réalise pas la démocratie intégrale, incluant l’égalité en droits des nations et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes. Il rappelle que le but final du socialisme est la fusion des nations, qui ne peut être atteinte que si la totale liberté de séparation leur est reconnue ; dans cette perspective, il base le rapprochement des nations sur la libre union des prolétaires de tous les pays.

- En France, le pacifisme des membres socialistes du peuple ne peut s’exprimer qu’occasionellement, sans soutien politique organisé et sous la répression de la prévôté que commande l’état-major : ce sera le cas lors des fraternisations de 1915, lors des mouvements de soldats de 1916, et encore lors des mutineries de 1917 ; le pacifisme éclatera à partir de la fin de 1918 en un bouillonnement de masse et, dans l’armée, aboutira à la mutinerie des marins de la Mer Noire, qui vont rogner les ambitions qu’avait formées l’impérialisme français en vue de réprimer la révolution russe et de reconquérir, au nom du capitalisme, les territoires de l’ancien empire des Tzars.
- Par la première guerre mondiale, la bourgeoisie impose l’état comme acteur de premier plan de la vie politique, et interrompt l’élaboration en France d’une politique ouvrière globale. Pour tous les travailleurs français survivants de la tuerie, le problème du parti politique devient crucial.

F - La fondation du parti communiste français

- En 1918, les ouvriers français des villes et des champs éprouvent un profond rejet de la guerre et approuvent massivement « les Russes » d’avoir renversé le Tsar et de tenter de construire une société qu’aucune bourgeoisie ne dominerait ; ils relancent ainsi les idées formées au cours du siècle de luttes de classes qui vient de s’écouler : si aucune bourgeoisie ne domine la société, alors le prolétariat y sera libre de développer ses aptitudes techniques et intellectuelles, ses contributions à la culture universelle, sa maîtrise de la production et de toute l’économie : le prolétariat de cette société se développera de manière à prendre en mains et à assumer toutes les fonctions humaines, sans oublier aucune de celles qui sont jusqu’à présent accaparées par la bourgeoisie et par les restes des anciennes classes aristocratiques, et de telle manière que nulle de ces fonctions ne pourra plus devenir la fonction réservée d’une caste, d’une classe, ni servir à distinguer une catégorie d’humains et à la mettre à part dans la société ; c’est ainsi qu’au lendemain de la guerre, les travailleurs de France se représentent la société sans classes que « les Russes » entreprennent d’édifier.
- L’appel à la fondation de l’Internationale communiste lancé en août 1918 par le parti communiste bolchévik depuis la capitale de la Russie soviétique est entendu et discuté par des militants ouvriers qui n’ont ni oublié la lutte jaurésienne pour la paix, ni pardonné l’Union sacrée aux dirigeants du Parti socialiste Section française de l’Internationale ouvrière ; cet appel est discuté dans le peuple travailleur des villes et des campagnes bien au-delà des membres du parti socialiste ; il n’est pas exagéré de dire que l’ensemble de la classe ouvrière française, à la ville et à la campagne, a participé à la discussion.
- Dans cette vaste discussion, nous pouvons reconnaître plusieurs catégories d’arguments :

  • les uns, les plus évidents, tiennent aux conditions que l’Internationale venait de mettre à l’adhésion de nouveaux partis socialistes ; parmi ces conditions, il y a le rejet de la trahison des chefs socialistes, commise au lendemain de l’assassinat de Jaurès, et qui a conduit à renoncer au socialisme et à la paix et à soumettre le parti à la politique d’Union sacrée pour faire une guerre criminelle ;
  • d’autres arguments tiennent au souvenir des efforts socialistes internationaux pour la paix, et notamment au souvenir du congrès socialiste tenu à Bâle en 1912, et confirment les précédents ;
  • d’autres enfin tiennent aux principes dégagés et formulés par les congrès ouvriers de 1876, 1878 et 1879, notamment au principe de l’autonomie ouvrière, dont les militants ouvriers français considèrent qu’il est lui aussi confirmé par les conditions d’adhésion à l’Internationale communiste.

- En cours de discussion, beaucoup de militants ouvriers reconnaissent que les raisons de ces différentes catégories se relient fortement les unes aux autres et convergent de manière à réunir ces trois catégories en une seule.
- C’est ainsi que s’est formée la majorité de trois mandats sur quatre par laquelle le congrès du Parti socialiste Section française de l’Internationale ouvrière, réuni à Tours en décembre 1920, a décidé que son parti adhérait à l’Internationale communiste, se transformant par conséquent en Parti communiste Section française de l’Internationale communiste.
- Relativement à la Révolution russe, la formation du parti communiste français signifie tout d’abord la joie de voir un régime féodal détruit par les peuples qu’il opprimait, la reconnaissance à ces peuples du droit de faire la révolution et d’organiser désormais eux-même leur société ; elle signifiait ensuite la solidarité qui portait les travailleurs français à lutter en France même contre la répression que la bourgeoisie française tentait contre cette révolution : en se mutinant l’année précédente, les marins de la flotte française envoyée en Mer noire ont refusé d’être engagés dans la guerre contre révolutionnaire ; ils participaient ainsi pleinement au mouvement du peuple français qui refusait de fournir à la bourgeoisie française les moyens de réprimer la révolution russe : le parti communiste ne peut que constater sa totale solidarité avec les mutins de la Mer noire, et organiser le soutien solidaire de ceux que les tribunaux militaires poursuivent et condamnent.
- Relativement à l’état, la formation du parti communiste français signifie la prise en compte de son importance, la prise de parti de lutter pour en retirer le contrôle à la bourgeoisie, pour le mettre au service du mouvement socialiste : il s’agit d’en faire la base à partir de laquelle serait gérée la future propriété collective du capital accumulé, et de le charger de la mission de défendre la nation contre les inévitables tentatives de reconquête par le capitalisme. Cette signification ne coïncide pas avec les thèses de Marx, d’Engels et de Lénine sur l’état ; elle masque en effet deux idées essentielles : d’abord, l’idée marxiste selon laquelle la révolution socialiste a lieu lorsque le prolétariat lui-même se constitue en l’état nécessaire pour dominer la bourgeoisie et la contraindre à cesser de prélever le profit ; ensuite, l’idée léniniste selon laquelle le prolétariat entreprend dès le début de la révolution socialiste, sans délai, d’abolir la contrainte qu’exerce sur lui la bourgeoisie et de démanteler les institutions de cette contrainte, qui sont les institutions essentielles de l’état bourgeois ; ces différences jettent une obscurité certaine sur la nature de l’état et sur son devenir dans la révolution, c’est-à-dire sur la revendication communiste en matière d’état ; cela oblige les marxistes à un long effort de discussion pour maintenir ces idées justes dans le Parti communiste français.
- Relativement à la propriété, la formation du parti communiste français signifie que le peuple expropriera les mines, usines, banques et autres objets de la propriété du grand capital pour les rendre à la nation : par le congrès de Tours, le parti communiste français se fixe pour tâche essentielle d’étendre à l’industrie et à la finance l’objet de revendication que la classe ouvrière a hérité du Mouvement des Egaux, et qui concernait seulement la terre et les mines ; Babeuf avait revendiqué la nationalisation de la terre pour faire cesser les conflits de la propriété aristocratique, qui étaient, sous l’ancien régime, la cause des guerres et de toutes les misères que l’exploitation féodale impose aux peuples : pour les communistes, il est clair que la propriété privée du capital et l’appropriation privée du profit, qui en est inséparable, constituent la cause des guerres et de toutes les misères que l’exploitation capitaliste impose aux peuples ; cela ne concerne pas seulement la première guerre mondiale.
- C’est la volonté de restituer les entreprises à la nation qui porte toute la signification économique de la formation du parti communiste français. La nation, créée par la Révolution de 1789 à 1794, c’est le peuple qui exerce démocratiquement la souveraineté politique au moyen de la république. La politique est l’activité dont l’objet est de conduire l’économie ; les décisions démocratiques sont celles qui procèdent du peuple lui-même ; la république n’est rien d’autre que l’institution des processus démocratiques.
- Toutes ces significations se sont combinées et inscrites dans le parti communiste français lui-même ; elles y ont imprimé son autonomie nationale et son fonctionnement à partir des entreprises situées en France ; elles y ont confirmé la volonté de résoudre le problème social par l’appropriation collective des moyens de production accumulés, et affirmé que la conquête du pouvoir d’état fournirait le moyen de cette appropriation ; elles ont placé dans le parti communiste français une constante : l’opposition aux trusts et à toutes les autres institutions capitalistes, qu’elles soient celles de son gouvernement direct de l’économie comme le réseau des chambres consulaires, au premier rang desquelles sont les chambres de commerce et d’industrie, ou celles de son « syndicalisme » comme le Comité des Forges ou le Centre national du Patronat français (aujourd’hui rebaptisé MEDEF) ...
- De tout cela procèdera bientôt l’efficace solidarité que manifestera le parti communiste français à l’Espagne républicaine.
- Le congrès de Tours est aussi le moment d’une scission : le quart des délégués, refusant l’adhésion à l’internationale communiste, se sépare du congrès et maintient le parti socialiste section française de l’internationale ouvrière, en prolongeant la ligne de l’Union sacrée par un renoncement clair à toute prétention de résoudre réellement le problème social, désormais déclarée utopique.
- La plupart des socialistes qui dirigent les autres structures fédérales du mouvement ouvrier choisissent le maintien du vieux parti et sa politique réformiste. Vis-à-vis des communistes, ils adoptent très vite une attitude qui tend à les écarter de toute responsabilité et même à leur imposer de choisir selon les cas entre le parti communiste français et le syndicat, ou entre le parti communiste français et la mutuelle ; pour justifier cette chasse aux sorcières, ils inventent le mythe du parti étranger greffé sur le mouvement ouvrier français : dans la CGT, les dirigeants réformistes de la confédération excluent les syndicats et les fédérations favorables à l’adhésion à l’Internationale syndicale rouge ; cela conduit à la création d’une nouvelle confédération, la CGT unitaire, c’est-à-dire à la division syndicale.
- A l’égard des diverses structures du mouvement ouvrier français, les communistes français adoptent des positions dont les détails sont complexes et contradictoires, et qui s’intègrent en une position d’ensemble contradictoirement négative vis-à-vis de la coopération et de la mutualité, avec des nuances d’application, et en une position de lutte au sein du syndicalisme et du mouvement sportif travailliste ; cette position de lutte permettra de vaincre la division syndicale en réunifiant CGT et CGTU, et d’unifier les structures du sport travailliste en formant la Fédération sportive et gymnique des Travailleurs (FSGT).
- L’effort revendicatif permis par cette position de lutte marquera la victoire du Front populaire ; les résultats de cet effort, et notamment la spectaculaire progression du pouvoir d’achat et de la condition matérielle des ouvriers, ainsi que leur conquête de premiers droits au sein de l’entreprise, confirment dans la conscience communiste l’importance qu’accorde le parti à l’état comme enjeu de la lutte des classes.
- Pour ce qui concerne la coopération et la mutualité, les communistes français y voient d’abord les limites que ces mouvements imposent à l’activité politique personnelle des militants qui s’y engagent ; ceux d’entre eux qui y regardent de plus près et qui prennent conscience des possibilités qu’ils recèlent jugent excessif le temps nécessaire pour que l’incontestable valeur politique de ces mouvements produise une réalité ; enfin, et ceci concerne alors surtout la mutualité où les notables et des fonctionnaires de l’état exercent une influence prépondérante, les dirigeants de ces mouvements sont réputés réformistes, attachés aux chefs de l’Union sacrée, ou utopistes et idéalistes ; sauf quelques exceptions, les communistes interprètent la constatation formulée en 1878 lors du deuxième congrès ouvrier comme une condamnation de ces mouvements pour essence réformiste. Bien que les communistes, dans certains départements, participent à un mouvement coopératif et mutualiste significatif, ou même l’animent, ils considèrent le plus souvent que leur tâche prioritaire est la conquête du pouvoir d’état, par quoi commencerait la révolution. Dans les fédérations coopératives et mutualistes, cela les conduit à céder en fait à la pression des chefs réformistes.
- Ces conditions orientent les efforts de connaissance de l’économie que fait le Parti communiste français : ce parti étudiera surtout le rapport du salaire à la plus-value, l’économie rurale, et l’approche globale de l’économie nationale.
- Sauf quelques créations de coopératives, le mouvement coopératif survit et les coopératives voient s’aggraver leur isolement au sein du mouvement ouvrier : la longueur de la survie de nombre d’entre elles constitue un paradoxe qui appelle l’étude. A la campagne pourtant, les communistes promeuvent la coopération agricole et en font un moyen de la survie de l’agriculture familiale que détruit le développement de l’agriculture capitaliste.
- Les notables et les fonctionnaires de l’état qui dirigent la Fédération nationale de la Mutualité française la maintiennent dans une pratique de stricte gestion de l’existant excluant tout développement d’une pratique sociale nouvelle. Pourtant, les militants ouvriers participent à la direction de certaines mutuelles ; ils sauront bientôt mettre leur expérience en valeur en faisant progresser la revendication d’assurance sociale obligatoire fondée sur la solidarité née du travail ; cette revendication sera un thème d’activité du syndicat de lutte de classe et du parti révolutionnaire.

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